Électre

Les Mémoires de l'odieuse Louise du Bot


roman

famille duc de Penthievre

Préambule

Louise du Bot

Louise du Bot

Louise du Bot du Grégo, épouse d'Antoine d'Amphernet du Pontbellanger, vécut à l'époque de la Révolution, de l'Empire et de la Restauration. Ses aventures défrayèrent alors la chronique et les historiens les ont longuement commentées. Elle apparaît comme un personnage sulfureux, tout à tour soutien des monarchistes puis traître à la cause de Louis XVIII, mais capable aussi de jouer double jeu. Quelques questions peuvent être posées :

  • Est-elle pour quelque chose dans le drame du château de Coëtlogon, qui coûta la vie au chevalier de Tinténiac, chef d'une colonne de trois mille cinq cents chouans ? et au final de la défaite du débarquement des émigrés à Quiberon en 1795 ? On a dit qu'elle était la maîtresse du général républicain Hoche...
  • Est-elle la cause de la mort de son mari, tué à Médréac au début de 1796 ? A cette date les historiens sont assurés qu'elle était bien la maîtresse de Hoche.
  • Enfin a-t-elle participé au piège de La Bruffière en Vendée, qui faillit coûter la vie au général vendéen Charette ?

Mais ce sont des points que nous laisserons aux spécialistes, ce que nous ne sommes pas.

Miniature ci-contre censée représenter Louise du Bot très jeune (16 ans). C'est à cette miniature que fait allusion dans le roman Louise du Bot.
"Cette miniature non légendée ni signée, appairée à une autre que l'on sait représenter le vicomte de Pontbellanger, permet de penser qu'il s'agit de Louise."
Source : http://maison.omahony.free.fr

L'intrigue du roman

Les faits divers, et pas seulement Sophocle, relatent de temps à autre l’assassinat d’un mari par sa Clytemnestre, complaisamment aidée par l’amant. Il est plus rare que la petite Électre surprenne le meurtre de son père. C’est cependant ce qui arrive à la fille de Pierre Hervé et de Louise Durocher. La petite fille va enfouir son terrible secret au fond de son cœur pendant plus de vingt ans.
Mais en 2017, François Guéguen, pharmacien à Rennes, achète à un brocanteur finistérien un secrétaire Louis XVI qui avait appartenu à la famille de Louise Durocher. Il y découvre par hasard, dans un tiroir secret, les Mémoires écrits de la main de Louise du Bot deux cents ans avant.
Cette fille du fantasque et libertin marquis du Bot est honnie par les descendants de François Durocher, le bâtard du marquis, demi-frère de Louise du Bot, méprisé par la société vannetaise et écarté de la succession. La découverte du manuscrit remet en marche la mécanique tragique et provoque de calamiteux bouleversements dans la vie du pharmacien rouquin, tombé amoureux de Maïwen-Électre Hervé, et en grand danger de perdre la vie.

Écriture du roman

Fugue et contrepoint

Utilisation du contrepoint dans une œuvre envisagée un peu comme une fugue, au sens musical. Bien sûr, l'analogie a ses limites.

Les Mémoires de Louise du Bot constituent un sujet du roman ; les manœuvres des descendants du Bâtard en forment le contre-sujet. Enfin la souffrance de Maïwen-Électre court tout au long du roman sur le mode mineur. Deux moments dramatiques encadrent ce contrepoint : au début, la mort tragique du père, et à la fin, celle de la mère et de son vieil amant.


Quelques phrases d'historiens concernant Petite Lise...

On ne peut qu’émettre des hypothèses sur la date de la première rencontre de Hoche avec madame de Pont-Bellenger. Hoche était à Rennes le 10 juillet 1795? : il y venait conférer avec Aubert-Dubayet. Il se préoccupait alors d’organiser au plus vite l’espionnage.
Chassin, Pacifications, III, 490.

Est-ce à cette date qu’il [Hoche] aurait conquis et enrôlé la jeune femme ? Est-ce par son influence qu’il aurait obtenu le détournement de l’armée de Tinténiac et sa randonnée vers Coëtlogon ? Le 12, Hoche était de retour à la côte ; le 22, il quittait Quiberon, et c’est peut-être alors seulement qu’il rencontra la coquette marquise.
La Mirlitantouille - G. Lenotre

le comte de Ferrière, nommé commissaire extraordinaire du Roi à la 13e division militaire (Rennes) en 1814, avait reçu et communiquait au ministère de la guerre : « Maîtresse du général Hoche, Mme du Grégo osait en afficher le portrait dans son sein. Elle portait avec effronterie le costume sanglant qu'on appelait alors "habit à la victime". Confondue avec les maîtresses de Barras, elle rivalisa avec elles dans cette tenue de prostituée » [...] le commissaire de police de Lorient écrivait à son ministre, Savary, le 17 septembre 1813 : « Après la mort de M. de Pontbellanger, elle suit, dit-on, un chef vendéen [ce serait Charette] et quelque temps après s'attache au général Hoche. »

« La personne qui m'a si bien servi depuis trois mois est la fille de la marquise du Grégo [née Thomas de la Caunelaye], dont il est question dans les notes jointes à votre lettre. Quelques services rendus à propos m'ont gagné sa confiance, et les Royalistes n'ont pas fait un mouvement ou noué une intrigue que je n'en aie été instruit sur-le-champ. »
Lettre du général Hoche au Directoire le 12 ventôse an IV (2 mars 1796)


Le roman

La nouvelle Clytemnestre

Quel âge avait-elle, la petite Maïwen Électre Hervé ? Douze ans ? Moins ? Elle ne s’en souvenait pas vraiment, sauf qu’elle était une petite fille. Ce jour-là demeurerait gravé dans sa mémoire à jamais. De cela, au moins, elle était sûre.
Son père, Pierre Hervé, qui naviguait comme capitaine au long cours, et qui était donc souvent absent de la maison, avait atteint Dunkerque, la veille, avec son cargo. Il devait arriver dans la journée et Maïwen était, comme son frère Jean-Yves, folle de joie et d’excitation à l’idée de voir apparaître à nouveau la grande silhouette robuste. Sa mère, Louise, était partie au volant de la Dauphine Renault pour le prendre à la gare de Brest. Maïwen revenait de l’école en tenant son frère par la main. Il fallait vingt bonnes minutes pour parcourir la distance séparant la petite ville de Laz de leur maison – sa mère parlait non sans suffisance du manoir de Kerleur. Son cœur battait très fort. Son papa lui donnerait certainement, à elle comme à son frère, des cadeaux extraordinaires, rapportés des ports très lointains où son bateau avait fait escale. La dernière fois, il lui avait offert en riant aux éclats, d’un gros rire d’ogre bienveillant, une tête en ébène représentant une femme africaine, aussi hautaine qu’une princesse. Son frère Jean-Yves avait eu le prince, un noble personnage au grand nez comme un bec d’oiseau de proie, avec une longue barbe effilée, qui n’avait pas l’air de rigoler. Ils étaient tous deux aristocratiques et arrogants. C’en était même un peu ridicule et cela la faisait pouffer. Les haies, le long de la route, étaient fleuries et sentaient bon le miel, les petites feuilles vert tendre chantaient la venue du printemps, le soleil était tiède, et elle se sentait merveilleusement bien, portée au-dessus du goudron couleur de nuit par l’espérance de la rencontre tant attendue avec son papa.
Son frère jacassait sans arrêt, comme une pie. « Papa va être là ? Hein, Maïwen ! » Et toutes les deux minutes, il reprenait le refrain sur un ton de plus en plus exalté. Cela l’agaçait beaucoup mais elle n'aurait pas voulu lui manifester sa contrariété. Peut-être, si elle avait été à sa place, avec un grand frère un peu revêche, aurait-elle eu le même comportement ; elle aurait pris à témoin son compagnon et l’aurait abreuvé de questions oiseuses. Bien sûr que son père allait arriver ! Peut-être même était-il arrivé.
Ils atteignirent l’embranchement avec le panneau : « Kerleur ». Ils quittèrent la petite route et s’enfoncèrent dans le chemin creux, presque noir sous les ramures des chênes qui poussaient en haut des talus et surplombaient le chemin, transformé en nef verte de cathédrale. Son frère lui lâcha la main et se mit à courir. Elle sourit avec indulgence et se lança à sa poursuite. Mais il courait vite, le garnement ! Ils arrivèrent presque en même temps dans la cour et ils virent ensemble que la Dauphine bleu-marine était revenue. Son frère se tourna un instant vers elle et lui fit un grand sourire, il mit un doigt sur ses lèvres et il entra doucement par la grande porte de chêne sombre, au milieu de ses jambages et de son cintre en pierres de granit gris.
Elle le suivit silencieusement. Elle trouvait amusante l’idée de surprendre leur père alors que, les autres fois, c’était lui qui les surprenait. Jean-Yves avait pris la direction de la grande salle. Elle décida sans réfléchir de monter l’escalier de pierre vers les chambres. Elle arriva devant la chambre de ses parents et elle jeta un coup d’œil dans la pièce en poussant la porte de quelques centimètres. Ce qu’elle vit lui coupa le souffle et elle mit sa main sur sa bouche pour étouffer l’exclamation qu’elle allait crier. Elle n’avait plus du tout envie de jouer. Son père était allongé sur le grand lit, totalement immobile, la bouche et les yeux ouverts. Ses mains étaient attachées à la tête de lit en barreaux de laiton par des écharpes de soie qu’elle connaissait bien, celles de sa mère. Celle-ci se tenait assise de travers au bord du lit. Elle tenait un grand oreiller blanc à deux mains. Elle lui tournait le dos et avait le visage tourné vers son époux. Mais Maïwen vit dans un coin de la pièce une autre personne, qu’elle connaissait. C’était Alain Le Du, le plombier, les yeux agrandis et la bouche ouverte, lui qui était venu à plusieurs reprises ces dernières semaines, sans qu’elle sache très bien pourquoi. Que faisait-il là, dans la chambre ? D’ailleurs cela ne l’intéressait pas. La scène était figée. Maïwen regardait, elle aussi sans bouger, frappée de stupeur et d’angoisse. Que se passait-il donc ? Pourquoi son père demeurait-il ainsi, allongé sur le lit, immobile et silencieux ? Plusieurs minutes s’étaient écoulées et il restait sans bouger, comme un mort. Elle eut, au bout d’un temps indéterminé, le sentiment qu’elle n’aurait pas dû se trouver là. Elle recula un peu puis, indécise, fit demi-tour. Elle atteignit silencieusement le bout du couloir et descendit les marches de pierre. Le cœur lui battait follement. Quelque chose de terrible s’était passé. Elle se retrouva dans le hall d’entrée. La porte de la salle-à-manger s’ouvrit bruyamment pour laisser passer son frère, agité et hilare. La vie sembla à nouveau s’éveiller avec lui.
— Alors, Maïwen ! Ils sont où ? Ils se sont cachés ?
— Je ne sais pas, Jean-Yves ! Appelle-les !
— Papa ! Maman ! On est revenu de l’école !
Les cris du petit garçon retentissaient dans l’escalier et rétablissaient un semblant de normalité dans le manoir. Maïwen eut l’impression qu’elle sortait d’un cauchemar. Elle avait rêvé et elle en gardait encore des images horribles, mais ce qu’elle croyait avoir vu allait s’effacer, se disperser dans l’air embaumé par les ajoncs miellés. Son père allait descendre en riant et la serrer dans ses bras en lui demandant d’un air faussement innocent : « Alors ? Ton papa ne t’a rien apporté ? Il a oublié, hein ? » Mais non. Rien ne bougeait à l’étage. Pourtant Jean-Yves criait de plus en plus fort et sa figure commençait à se plisser, comme s’il allait pleurer.
— Papa ! Maman ! Vous n’êtes pas drôles. La voiture est là, on sait que vous êtes là ! Montrez-vous ! On ne joue plus !
Mais le silence persistait. Le petit frère voulut alors monter à l’étage mais elle lui barra le passage et lui dit : « Viens, Jean-Yves, ils sont sûrement dans la grange ou dans le jardin. Il fait tellement beau ! »
Ils sortirent sur la cour et visitèrent la grange puis le jardin, aussi déserts l’une que l’autre. Ils revinrent enfin dans le hall et Jean-Yves éclata alors en sanglots.
— Papa ! Maman ! Papa !
C’est alors, enfin, que d’autres cris se firent entendre brusquement à l’étage. C’était leur mère qui hurlait : « Pierre ! Pierre ! Mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? Au secours ! »
Les deux enfants se regardèrent, interdits et affolés. Puis Maïwen se précipita vers l’escalier qu’elle avala en quelques instants avant de pénétrer en trombe dans la chambre de ses parents, son frère sur les talons. Son père n’était plus allongé sur le lit. Il gisait en tas sur le plancher. Les foulards de soie qui lui attachaient les mains à la tête de lit n’étaient plus là. Sa mère se tenait les joues à deux mains en criant. Le plombier qui était encore là, quelques minutes avant, avait disparu.
— Mes pauvres enfants ! Mes pauvres petits ! Votre père ! Votre père a eu un malaise et il ne revient pas à lui !
Au bout d’un moment elle dit à Maïwen : « Je vais téléphoner au médecin ». Elle se précipita dans le couloir puis, prise d’un scrupule, elle revint et cria : « Ne restez pas là, venez avec moi ! » Ils descendirent à regret l’escalier avec elle.
Bientôt l’automobile du médecin fit entendre ses claquements et ronflements dans la cour et le praticien arriva en marchant rapidement. Mis au fait, il monta l’escalier et on ne l’entendit plus. Longtemps après, il redescendit, la mine pensive. Il demanda à parler à la maman de Maïwen en privé. La petite fille comprit que c’était grave, très grave. Quand on voyait les grandes personnes arborer cet air compassé et faire des cachotteries, on savait qu’il se passait de vilaines choses.

Les obsèques de Pierre Hervé furent célébrées quelques jours plus tard et toute la ville suivit le corbillard. Alain Le Du vint faire des visites de plus en plus rapprochées et, un jour, Maïwen apprit de sa mère qu’elle allait se remarier avec lui. Jamais la petite fille ne demanda à sa mère ce que signifiaient les postures des uns et des autres dans la chambre conjugale, le jour terrible de la mort de son père.
Maintenant, des années après, la jeune femme, qu’elle était devenue, avait décodé les éléments de la scène qu’elle avait brièvement surprise. Elle avait entre-temps suivi les cours au lycée et s’était prise de passion pour la mythologie grecque. La généalogie légendaire des Atrides n’avait plus de secrets pour elle depuis longtemps. La raison en était cet étrange prénom, Électre, accolé à celui de Maïwen. Ses parents lui avaient dit, avec un sourire, qu’ils l’avaient choisi à cause de leur passion pour le théâtre de Giraudoux, quand ils étaient plus jeunes. Mais la mort de son père bouleversa son approche de la mythologie. La lecture, faite maintes fois, de la mise à mort d’Agamemnon, de retour de la guerre de Troie, par son épouse infidèle Clytemnestre, aidée de son amant Égisthe, la faisait inéluctablement trembler et frissonner d’une frayeur incontrôlable. Pourtant, elle y revenait, revivant à chaque fois avec une fascination morbide, par-delà l’histoire chantée par Sophocle, le spectacle de son père, mort, qui gisait sur le lit conjugal, les poignets attachés, sans doute au prétexte de jeux érotiques qui s’étaient transformés en une violente et mortelle agression avec un oreiller, lequel l’avait étouffé. Elle éprouvait un malaise coupable à imaginer la vie sexuelle de ses propres parents, mais elle ne voyait pas d’autre explication à la vision qui s’était imprimée dans sa mémoire.
Alain Le Du avait cherché à se concilier les bonnes grâces des enfants. Jean-Yves s’était laissé séduire au début par les gâteries que l’autre lui prodiguait mais, averti par sa sœur que c’était un vilain personnage, un goblin, appellation bretonne du loup-garou, voire même l’Ankou en personne, ou un dialou - le diable, de monsieur le recteur - déguisé en plombier, il prit prudemment ses distances, acceptant de façon très formelle et excessivement polie les cadeaux du monsieur Noir, c’est le sens du mot Le Du en breton, mais ne baissant plus jamais sa garde. Maïwen, quant à elle, manifesta toujours la plus froide politesse envers son beau-père qui garda un temps une prudente distance avec elle. Il sentait instinctivement qu’elle ne l’aimait pas. Un jour pourtant, alors qu’elle était devenue une jolie jeune fille qu’il regardait avec de plus en plus d’insistance, il s’était risqué à la frôler en lui entourant la taille. Il ne recommença plus cette tentative jusqu’à ce qu’il essaie de l’asseoir sur ses genoux. Elle s’était arrachée à son étreinte en hurlant : « Souviens-toi de mon père ! Souviens-toi de sa mort ! » Il était devenu pâle comme un linge et avait tourné les talons sans demander d’explication.
Plus tard, une autre scène terrible s’était déroulée, entre elle et le dialou. Mais celle-là, elle l’avait définitivement occultée. Elle ne s’en souvenait plus ! On efface les cauchemars survenus dans les ténèbres. On empile par-dessus des épaisseurs, des superpositions étouffantes de lourds rideaux sombres. On ferme à double tour les portes des caves au fond desquelles gémissent les enfants terrifiés, forcés. Alors, on ne voit plus la cruelle lueur, les yeux luisants, on n’entend plus les répugnants ahanements.
Sa mère, Louise Durocher, puisqu’elle avait repris son patronyme, l’avait ensuite sondée avec crainte : « Pourquoi as-tu parlé de la mort de ton père à Alain ? Il n’était pas là lorsqu’il a eu sa crise cardiaque ! » Elle avait regardé la Louise sans rien dire au début. L’autre la regardait aussi avec appréhension. « Quoi ? Pourquoi me regardes-tu comme ça ?
— Pourquoi je te regarde comme ça ? Ah ! Alain Le Du n’était pas là ? Ah ! Une crise cardiaque !
— Quoi ? Ça veut dire quoi, ces manières ? Tu sais bien que le docteur est venu aussitôt et qu’il n’a pas pu le sauver. »
La jeune fille ne répondit pas ; elle fixait sa mère. Celle-ci semblait mal à l’aise. Maïwen finit par dire à voix basse, presque inaudible tellement elle avait la gorge serrée :
« Je suis montée, j’ai vu papa sur le lit, je t’ai vue assise à côté, tu sais, avec l’oreiller, j’ai même vu Le Du dans le coin de la chambre. Tu sais, Le Du qui n’était pas là. C’est bon. Je n’en reparlerai plus. »
Elle tourna les talons et s’éloignait de sa mère, pétrifiée. Elle se retourna soudain :
« Dis-lui bien de ne plus me toucher comme il l’a fait.
— Tais-toi ! Tu dis n’importe quoi !
— Dis-lui bien de ne plus me toucher ! Sinon je le tuerai à son tour. »


juin 2017

François Guéguen avait décidé de profiter des quelques jours de congé qu’il avait demandés à son patron pour effectuer un petit voyage dans le Finistère. C’était un pharmacien quadragénaire de Rennes, travaillant comme assistant dans une officine importante, divorcé sans enfant depuis deux ans. Il avait visité quelques sites naturels remarquables, tant à l’intérieur des terres que sur la côte. Il avait commencé par la presqu’île de Crozon, Camaret, le cap de la Chèvre et son sentier sur les falaises, Morgat. Il avait rejoint Locronan, la mythique cité des troménies, ces pardons si caractéristiques au pays Glazik, puis il s’était aventuré à l’extrémité de la pointe du Raz, en face de l’île de Sein. Il avait poursuivi son périple en découvrant l’océan à la pointe de Penmarc’h. Il avait consacré une journée à Quimper et, entre autres merveilles, à la visite de la cathédrale Saint-Corentin. Il sortait maintenant du château de Trévarez qui domine la vallée de l’Aulne, un rêve de pierre extravagant, construit à la fin du XIXe siècle par l’héritier de deux richissimes personnages – les Kerjégu – qui, pendant la Révolution, avaient acheté à très bon compte des biens nationaux confisqués à l’Église ou aux émigrés, puis avaient fait fructifier adroitement leur capital dans la banque, l’industrie du papier et les chantiers navals.
On appelle Trévarez « le château rose » et François Guéguen comprenait maintenant pourquoi, en contemplant une dernière fois depuis la grande cour l’imposante façade en briques rouges et en kersantite sculptée, une pierre proche du granit. Les grosses tours néogothiques s’élançaient vers le ciel et les immenses toitures d’ardoises miroitaient sous le soleil, comme, dans un conte de fées, une chimère minérale poussée hors de la montagne par le labeur des nains.
Il se détourna enfin et, à l’ombre des grands arbres au port majestueux, emprunta successivement plusieurs allées surmontées de plus d’une centaine d’arbustes ornementaux – camélias et magnolias roses, azalées violettes, mais aussi bien d’autres fleurs aux teintes éclatantes – pour rejoindre sa voiture sur le parking. Il conduisit prudemment son break Volvo XC 90 jusqu’à la route et prit la direction d’un petit village tout proche : Saint-Goazec. Il comptait ensuite traverser la rivière de l’Aulne et grimper la côte qui conduit à Châteauneuf-du-Faou. Il s’arrêta sur la place de l’église pour contempler l’intérieur de l’édifice, très sobre, avec quelques belles statues anciennes. Il identifia celle d’un majestueux évêque à la grande barbe blanche nommé Sant Woazeg, sans doute le nom breton du saint patron de la commune. Il fit quelques pas sur la place et avisa une ruelle, qui descendait vers la campagne, dans laquelle il s’engagea. Le passage offrait une vue fort belle sur les Montagnes Noires lointaines, en ligne d’horizon, aux contours gris adoucis par la distance. Il y découvrit une boutique de brocanteur.
Le pharmacien avait une passion pour les vieux meubles et il entra sans hésiter dans l’antre du commerçant qui salua le nouveau venu et le laissa ensuite regarder ses trésors pendant qu’il replongeait le nez dans son registre. Comme souvent, Guéguen fut confronté à un bric-à-brac d’objets hétéroclites et de meubles variés. Il repéra pourtant très vite un secrétaire Louis XVI d’allure sobre, apparemment en placage de bois clairs. L’abattant était fendu en son milieu. Pourtant le meuble lui semblait de bonne facture.
Il ne montra aucune attention particulière pour le secrétaire et s’intéressa ostensiblement à d’autres objets ainsi qu’à un frêle bonheur-du-jour très féminin. Le commerçant bedonnant finit par se lever lourdement et se dirigea vers lui avec un grand sourire commercial.
– Puis-je vous apporter des éclaircissements, monsieur ?
La discussion s’engagea et, après avoir obtenu une proposition de prix pour le bonheur-du-jour qui provoqua une mimique de surprise et une exclamation choquée, Guéguen affirma qu’il regrettait mais qu’il ne pouvait certainement pas mettre une telle somme. Il manifesta l’intention de sortir puis fit demi-tour et revint vers le secrétaire en posant la question :
– Et ce secrétaire ?
Puis il pointa le doigt vers l’abattant et observa : « un meuble bien abimé ! »
Le brocanteur prit un air outragé :
¬– Attendez, monsieur ! Regardez au dos et vous verrez la signature ! J.B.B. DEMAY ! C’est un meuble d’époque !
Le pharmacien eut un petit sourire. « Sans doute, sans doute. Je suis au fait des copies de meubles d’époque et de ce qu’il faut penser des poinçons censés authentifier ces copies. Juste pour savoir, vous le faites à combien ? » Et il fit un pas vers la sortie.
– Mille huit cents euros, monsieur.
La proposition de prix du brocanteur arrêta son mouvement et il resta un instant hésitant. Puis il revint vers le secrétaire et l’examina plus attentivement. C’était un meuble de structure classique, avec un abattant certes fendu, un tiroir au-dessus et deux tiroirs plus importants en-dessous. Il en fit le tour et vérifia l’estampille au dos du meuble – il connaissait cet ébéniste – puis revint en façade. Il fit observer au brocanteur que les pieds étaient abimés et montra d’un geste éloquent une nouvelle fois l’abattant, provoquant un haussement d’épaule résigné du commerçant. Il fit ensuite jouer les tiroirs puis enleva ceux du bas pour examiner de plus près l’intérieur. Enfin il questionna :
– Je peux ouvrir l’abattant ?
– Je vous en prie, monsieur. La fente n’est que superficielle.
– Rien qu’un petit flipotPetite tringle de bois employée pour dissimuler une fente accidentelle dans un ouvrage en bois. de bois rapporté ne corrige, sans doute ?
« En effet, en effet… » acquiesça avec respect le brocanteur, qui se mit à penser qu’il aurait peut-être dû faire remettre l’abattant en état par un homme de l’art pour en tirer un meilleur prix. Il devenait vraiment trop négligent ! Son client semblait s’y connaître et n’allait pas se laisser faire.
– Oui, en effet. Mais les ébénistes qualifiés ne travaillent pas pour rien, et ils ont bien raison !
Il tourna la clé en laiton et fit jouer la serrure. Il ouvrit avec précaution le secrétaire. L’abattant était retenu par deux croissants en laiton qui l’arrêtèrent lorsqu’il fut parvenu à l’horizontale. Il était revêtu de cuir vert en assez bon état à l’intérieur. Plusieurs petits tiroirs remplissaient le volume restant ainsi qu’une grande étagère au-dessus, selon une disposition classique. Il examina de près une nouvelle fois le secrétaire en montrant du doigt sans commentaire les éraflures, entailles et écorchures qui marquaient le meuble. Après une minute de réflexion silencieuse que respecta le commerçant, le visiteur demanda : « Combien avez-vous dit ? »
– Je suis conscient qu’il est nécessaire de le retaper et je le laisse à mille huit cents euros. À ce prix, c’est une bonne affaire !
L’homme à la chevelure rousse sourit ironiquement.
– Sans doute à cause de l’estampille ? Désolé de vous faire observer que je ne suis pas sûr que ce soit celle de Demay. J’en ai déjà vu, vous savez ! Ensuite l’état général de cette pièce laisse vraiment à désirer. Votre prix pourrait convenir pour un meuble d’époque, un Demay en excellent état. On est ici loin du compte, si vous me permettez… Le vôtre n’offre pas une ébénisterie recherchée, il est très sobre. Il est peut-être d’époque, ou peut-être pas. Quant à l’abattant… Ah ! L’abattant ! Je vous en offre mille euros et je suis un peu idiot de le faire, mais il me plaît.
L’autre eut un sursaut et ouvrit une bouche scandalisée. « Oh ! Non, monsieur ! Je ne peux pas descendre à ce prix ! »
Le rouquin eut un geste résigné puis, après un dernier regard vers le secrétaire, il se détourna et se dirigea vers la porte qu’il ouvrit et faisant résonner la clochette.
– Eh bien, au revoir monsieur.
– Attendez ! Mais attendez donc ! On peut discuter, quand même ! D’accord pour un rabais à cause de l’abattant abîmé, et aussi à cause de l’état général, je le concède. Je vous propose quatre cents euros de remise ! C’est beaucoup ! C’est même énorme ! Mais je veux faire plaisir à un connaisseur.
Le client restait dans l’entrebâillement de la porte, hésitant. Il réfléchissait. Enfin :
– Mille quatre cents… C’est quand même plus raisonnable. Vous savez bien qu’une belle copie se vend dans les huit cents euros. Si je vais au-delà c’est parce que j’espère qu’il est d’époque, malgré toutes mes réserves. C’est un pari. Mais je pense à ce que je vais encore débourser chez des professionnels pour lui redonner son lustre et, encore une fois, je ne suis même pas sûr qu’il s’agisse d’un meuble d’époque. Nous savons bien, vous et moi, ce qu’il faut penser de cette qualification ! Meubles d’époque ! Combien de meubles Louis XV ou Louis XVI fabriqués au vingtième siècle avec du bois datant du 18e siècle, jetés d’un étage puis réparés sommairement pour leur donner l’aspect du vieux… Je vous passe les faux trous de ver. Vous avez lu bien sûr Au Pays des antiquaires, d’André Mailfert ? Il est sous-titré « Confidences d’un maquilleur professionnel ». Le terme de « maquilleur » est gentil ; je dirais plutôt faussaire. Ce secrétaire pourrait bien être un meuble Mailfert.
Le brocanteur eut un petit sourire et hocha la tête. Après être revenu vers le secrétaire et avoir une nouvelle fois examiné le dos où s’affichait l’estampille, puis regardé la partie avant, le client proposa : « Partageons la poire en deux. Je vous en donne mille deux cents, et c’est ma dernière offre. Quatre cents de plus que pour une belle copie d’ancien. Je prends un sérieux risque. »
« Mille deux cents… Allons, je n’ai pas vu beaucoup de clients depuis ce matin. Je vais vous le laisser mais c’est une misère ! » grommela, mécontent, le brocanteur.

François Guéguen avait réglé son achat et empoché la facture, pendant que le brocanteur, la mine renfrognée, remplissait la page de son registre en y notant le nom et l’adresse de l’acheteur. Ils enlevèrent les tiroirs puis installèrent le meuble soigneusement dans la longue automobile, après avoir abaissé les sièges de seconde rangée, et Guéguen utilisa des sangles pour fixer solidement le secrétaire aux crochets d’arrimage, nombreux sur les Volvo. Il salua enfin le commerçant et prit la route qui passe par le centre de la Bretagne depuis Carhaix jusqu’à Rennes. Il y avait deux heures de route depuis Châteauneuf-du-Faou. Il était finalement satisfait de son achat et impatient d’examiner de plus près le secrétaire, sans doute ancien. Le cinq cylindres de la Volvo tirait la grosse voiture en souplesse et sans bruit et il regardait avec plaisir les paysages changeants de la Bretagne intérieure, si pittoresque et vallonnée. Il avait projeté de faire une étape à Mûr-de-Bretagne – rebaptisé Guerlédan – ou à Saint-Gilles-Vieux-Marché, un adorable village tout proche, dans les gorges de Poulancre, mais la curiosité le poussa finalement à continuer sa route pour sortir plus vite son secrétaire de la Volvo et en inventorier les trésors ainsi que les blessures du temps.
Il était arrivé à sa maison, dans une allée finissant en impasse, au sein d’un lotissement ancien de Saint-Grégoire, commune limitrophe de Rennes. Il avait téléphoné en cours de route à un ami qui était disponible pour lui prêter main-forte et descendre le meuble du coffre. L’ami était déjà là et l’attendait. Ils sortirent les tiroirs en premier et les rangèrent dans le garage puis défirent les sangles qui immobilisaient le meuble et le sortirent avec précaution de la Volvo. Un diable métallique capitonné de vieilles couvertures accueillit la charge. Une autre couverture recouvrit le secrétaire qui fut roulé doucement jusqu’au garage et déposé en plein milieu ; la Volvo fut garée sur le parking devant la maison. L’ami complaisant déclina la proposition d’un apéritif car il avait un rendez-vous à la piscine. Il monta dans son véhicule et lui fit un dernier signe de la main en quittant l’allée. Enfin seul ! Enfin il allait pouvoir contempler son bijou ! Il jubilait comme un enfant devant les cadeaux de Noël, pensa-t-il, amusé.
Il avait laissé la porte du garage ouverte pour avoir une bonne luminosité et allumé les tubes fluorescents au-dessus du meuble. La couleur en était plus sombre que ne le laissait supposer le bois de placage qui devait être du mûrier jaune. Des décorations plus claires faisaient penser à du frêne. Mais la poussière du temps avait certainement encrassé la surface du bois. Il examina de plus près le meuble après l’avoir nettoyé avec de l’eau savonneuse puis rincé, et en tira la conclusion que le secrétaire n’avait pas été vernis au tampon mais rempli-ciré. Les montants étaient à pans coupés à cannelures simulées.
L’abattant était très sobre, en placage clair, avec seulement sur le pourtour un filet à la grecque. Il l’examina attentivement et arriva à la conclusion que la réparation de la fente nécessiterait en effet le collage d’un simple flipotPetite tringle de bois employée pour dissimuler une fente accidentelle dans un ouvrage en bois., convenablement arasé ensuite avec raccord de teinte. Rien de bien compliqué pour un bon ébéniste. Il se trouvait qu’il en connaissait un dans un bourg voisin, qui avait déjà rénové pour lui d’autres pièces de mobilier. Les trois grands tiroirs en façade – retirés et posés à côté du meuble – comportaient deux anneaux en laiton pour les tirer et une serrure, elle aussi en laiton, au milieu. Il faudrait déposer cette très élégante quincaillerie avant d’en poncer le bois qui lui semblait trop clair. Le temps et le soleil avaient dû l’éclaircir. Il démonta rapidement l’un des anneaux et découvrit effectivement que le bois sous la platine était plus foncé. Le pourtour des tiroirs était décoré, comme l’abattant, d’un filet à la grecque.
Il ouvrit enfin l’abattant et examina le caisson en bois clair contenu dans le secrétaire, surmonté d’une étagère. L’intérieur de ce caisson était divisé verticalement en trois colonnes. Trois petits tiroirs étaient disposés verticalement à droite et à gauche du caisson. L’espace central était divisé en deux parties, celle du haut était vide et celle du bas remplie par un tiroir un peu plus grand. Pour l’instant, là encore, les quatre petits tiroirs avaient été déposés près du secrétaire et on ne voyait que le quadrillage de planches du caisson. Des taches d’encre de petite dimension maculaient l’intérieur de l’abattant. Il tenta de les frotter avec un chiffon propre sans obtenir le moindre résultat. La partie inférieure du caisson, sous le grand tiroir central, présentait aussi quelques taches d’un violet passé, sans doute dues à de l’encre. Il se saisit à nouveau du chiffon et frotta inutilement ces petites taches ; agacé, il appuya un peu plus et recommença à frotter. Mais voilà que, sous la poussée, le panneau glissa légèrement sur le côté. Perplexe, il poussa un peu plus vers la droite et fit complètement glisser le volet horizontal, mettant au jour un double fond au caisson. Ce volume secret était vide. Il examina longtemps l’espace en rêvant à ce qui avait pu être dissimulé dedans.
Enfin il passa le bout des doigts tout autour de ce volume et le tiroir en bois, cédant à sa pression, glissa à son tour un peu vers la droite. Son cœur battait à grands coups. Quelle découverte surprenante ! Il aperçut alors un ruban pourpre fixé sur le côté extérieur gauche du tiroir et tira encore, faisant coulisser complètement le tiroir secret vers la droite. Un nouvel espace apparut dessous, mais il n’était pas vide ; des feuillets de papier y reposaient, un véritable livret, en fait. Un manuscrit écrit d’une encre violette.
Il ne bougeait plus. Il regardait, ébahi, le paquet de feuilles un peu jaunies, reliées par un ruban d’un vert passé. Après quelques instants de contemplation, il se ressaisit, alla vers la porte du garage qu’il referma, prit le manuscrit dans le tiroir secret, éteignit les tubes fluorescents et entra dans la cuisine en refermant la porte. Il gagna la petite pièce où il avait installé son bureau, une simple copie de style Louis XVI, acheté en solde alors qu’il était désargenté. Un autre meuble, horrible mais fonctionnel, contenait le matériel informatique : l’ordinateur, l’imprimante et un scanner.
Il s’installa dans son fauteuil, posa le manuscrit dans un coin du bureau et, attirant le premier feuillet, il examina le tracé de l’écriture. Il se piquait d’avoir quelques con-naissances dans le domaine de la graphologie et nota en premier lieu que l’écriture était rapide, serrée, penchée vers la droite, ce qui traduisait une vive intelligence, ouverte sur le présent et tendue vers l’avenir. Le trait était appuyé : l’auteur avait une personnalité forte. Les mots n’étaient pas écrits d’un jet mais l’auteur relevait souvent la plume à l’intérieur des mots, ce qui donnait : « lon g tems – mé moires – em pe chaient – mo destie – consti tuer – peri pe ties… » Il savait que cette juxtaposition traduisait une personnalité qui prend le temps de la réflexion et qui ne s’engage pas à brûle pourpoint. Les hampes des lettres comme le L ne montaient pas haut mais les jambages – terrain de la matière, du concret – descendaient plus longuement, comme le g de longtemps, écrit longtems ou les p de péripéties.
Cela éveilla sa curiosité. Cette orthographe trahissait son époque ; il devait s’agir d’un document ancien – antérieur au XIXe siècle.
Il examina aussi la barre des T. Elle ne survolait pas la hampe mais s’étirait longuement vers l’avant, trahissant l’énergie du scripteur et son refus de s’envoler dans les rêves. Enfin les lettres plutôt anguleuses qu’arrondies montraient aussi sa combativité.
Au final un personnage ayant beaucoup de caractère !
Guéguen concentra enfin son attention sur le contenu du premier feuillet.
« J’ai longtemps hésité avant d’écrire ce texte qui sera un peu comme mes Mémoires. Beaucoup de raisons m’en empêchaient dont la simple modestie. Mon existence pourrait sans doute constituer la trame d’un roman plein de péripéties, mais il s’agit de ma vie et chacun hésite à ouvrir toutes grandes les portes de son existence à des inconnus dont une partie se contentera d’en ricaner. La marquise de La Roche du Bot du Grégo n’est pas sans vergogne !
Il me faut maintenant avouer que je me suis trouvée au centre d’intrigues d’une complexité inouïe, à un point tel que j’avais parfois moi-même du mal à m’y retrouver. Je naviguais dans des eaux très dangereuses et je risquais d’être entraînée aussi bien du côté de Charybde que de celui de Scylla ! Il n’est donc pas étonnant que le peuple de la province de Bretagne, ne détenant pas les clés du mystère, fût enclin à mal interpréter mes actions. Dieu sait si dans mes dos les mauvaises langues m’ont traitée de prostituée, d’espionne, et sont même allées jusqu’à dire que j’avais livré mon malheureux époux le vicomte d’Amphernet de Pontbellanger au bourreau ! J’aurais trahi mon parti et mon mari ! Non. Je ne peux laisser dire et prospérer de telles infamies même si ce récit risque d’apparaître comme un plaidoyer « pro domo sua ».
Pour illustrer ce que je dis ici, voici ce que j’écrivais à notre roi Louis :
" Condamnée à mort et à mener une vie errante dans le département du Morbihan sous le prétexte que Monsieur de Pontbellanger était à la tête du parti royaliste, je me suis vue seule, sans moyens d'existence et proscrite à peine âgée de 17 ans. Le cœur de Votre Majesté sentira combien j'ai eu à souffrir de persécutions. J'ai sauvé ma tête, je n'ai rien fait contre l'honneur mais j'ai perdu toute ma fortune. J'étais condamnée comme émigrée à être fusillée sur le champ partout où je serai rencontrée. "
Voilà pourquoi, alors que j’ai atteint ma cinquante-quatrième année, je me résous à ce récit. »
Le pharmacien reposa le feuillet, ébahi. Il resta plusieurs minutes plongé dans d’intenses réflexions, parcourant rapidement quelques autres feuillets et n’en croyant pas ses yeux. Des questions revenaient toujours et nécessitaient une réponse : qui était donc cette marquise de la Roche ? Qui était son mari, le sieur d’Amphernet de Pontbel-langer ?
Il se précipita sur son ordinateur et, après l’avoir mis en route, il lança le moteur de recherche en renseignant successivement le champ avec « La Roche du Bot du Grégo » puis « d’Amphernet de Pontbellanger ».
Il fut abasourdi par le nombre des réponses et par leur importance historique.
Le moteur connaissait surtout « du Bot du Grégo » ; la Roche n’apparaissait que rarement. Il imprima un certain nombre de pages apportant des précisions sur les deux personnages puis il se renversa dans son fauteuil et réfléchit pendant un certain temps sur les implications de sa découverte. Ce manuscrit était d’une grande importance. Cela au moins était sûr. Il fallait en faire des copies sans altérer le papier ni l’encre en le passant dans le scanner qui dégage de la chaleur. Il allait photographier avec son appareil numérique chaque page puis mettre à l’abri le fragile original.
Il pensa soudain au secrétaire qu’il venait d’acquérir. Il savait désormais qu’il s’agissait bien d’un meuble d’époque, datant du dix-huitième siècle, qui avait appartenu à cette dame de haute noblesse, la marquise de La Roche du Bot du Grégo, laquelle avait confié au tiroir caché de son secrétaire ses Mémoires manuscrits.
Une nouvelle recherche sur Internet lui apprit ce qu’il voulait, qu’il imprima derechef :
« Jean-Baptiste-Bernard Demay (1759 - 14 mars 1848) - Menuisier-ébéniste. Paris. Maître le 4 février 1784. Il exerça une trentaine d'années rue de Cléry. Sa marque figure sur les jolies chaises volantes, ornées du chiffre de Marie-Antoinette, qui se trouvent au Petit-Trianon. »
Finalement, il n’avait pas payé cher le secrétaire !
Il se leva et chercha son appareil photo puis en vida la carte mémoire après avoir vérifié ce qui restait dessus et commença le travail fastidieux de numériser chaque feuillet. Il serait intéressant plus tard de faire expertiser le papier et l’encre utilisée, pensa-t-il tout en travaillant.
Une odeur surprenante s’exhalait doucement du manuscrit, odeur de vieux, très vieux papier, et aussi un parfum ténu comme une gaze légère livrant de très loin depuis un monde aboli les charmes diaphanes d’une dame du temps jadis, ainsi que le passage d’un papillon, le battement d’aile d’un éventail ou celui de longs cils au-dessus d’un regard complice.
Il transféra ensuite le contenu de la carte sur le disque dur de son ordinateur, dans un dossier JBBDEMAY spécialement créé. Il fit enfin deux sauvegardes du dossier dans des clés USB qu’il rangea soigneusement. Il imprima alors chaque image du dossier puis perfora les feuilles et les rangea dans un classeur.
Il était presque minuit lorsqu’il eut achevé son travail et il sentait peser la fatigue sur ses épaules et dans son dos. Il chercha dans le réfrigérateur de quoi constituer un frugal repas qu’il mangea de grand appétit. Il était temps d’aller se coucher mais il prit le temps de retourner dans le garage, d’allumer les tubes fluo et de tourner autour de son secrétaire avec émotion. Il examina à nouveau le caisson et fit jouer deux ou trois fois les éléments du tiroir secret avec une profonde jubilation. Il pensa alors à l’ébéniste à qui il allait confier la remise en état du meuble ; il ne doutait pas qu’il apprécierait grandement lui aussi cette mécanique cachée !
De retour dans son bureau, il ne put s’empêcher de prendre le classeur JBBDEMAY et, après enfilé un pyjama et procédé à ses ablutions, il se coucha et commença la lecture des Mémoires de la marquise.


Le 5 Juin 1825

" Et maintenant je vais raconter ma vie. Mon récit sincère et sans fard prouvera, s’il en était besoin, que je n’ai pas démérité, comme voudraient le faire croire certains Chouans aux côtés desquels j’ai pourtant combattu. Je demeure une femme d’honneur.
Je naquis le 27 août 1770 au château du Grégo en Surzur. Mon père, Charles du Bot, officier dans un régiment de dragons, était débordant d’énergie et représentait bien les hommes de son époque. Il était franc-maçon et adhérait pleinement aux idéaux de la Grande Loge, cherchant à progresser sur la voie de la Sagesse et de la Connaissance. Il possédait une imposante bibliothèque qui me remplissait d’admiration, offrant une grande diversité de sujets : histoire, philosophie, histoire des sciences, voyages, navigation, hydrographie, techniques diverses, industrie, mais aussi, bien sûr, vènerie. On y trouvait l’Encyclopédie de Diderot sans oublier les œuvres des autres Philosophes : Condorcet, Montesquieu, Voltaire ou Rousseau. Il adorait les fêtes, le bruit, la foule, la musique, la danse et – il faut l’avouer – les jolies femmes. Ma mère, Jeanne Françoise Vincente Thomas de La Caunelaye, n’apprécia pas ses échappées vers les châteaux de plus en plus éloignés. Elle le lui fit savoir et j’entends encore ses cris de colère, lorsqu’elle dénonçait son absolutisme et sa jalousie. Car il avait l’audace de se montrer jaloux ! Elle se résolut finalement à quitter le château du Grégo et l’hôtel particulier rue de La Fontaine, à Vannes, pour son domaine du Vaudequip en Allaire, près de Redon. Ce château lui venait de sa famille. Si mon père la trompait allègrement, butinant sans scrupule les plus jolies fleurs de la noblesse morbihannaise, je suis obligée de reconnaître que ma mère, elle-même très jolie femme, lui rendit alors la monnaie de sa pièce en se consolant dans les bras du robuste intendant du domaine, Yves Le Moigno, de Saint-Jacut. J’aimais beaucoup Yves, qui se montrait plein d’attentions pour moi. J’étais bien petite alors mais je fus pourtant involontairement témoin de leurs privautés brûlantes, comme j’avais été témoin des disputes de mon père et de ma mère. J’en rougis encore de honte, après toutes ces décennies. Ce sont quand même mon père et ma mère, et une petite fille ne devrait pas être exposée à de tels spectacles !
Mon père finit par se retirer dans le manoir de Trévarez en Laz, dans les Montagnes Noires, qui avait appartenu aux Kernezné et qui lui venait de sa grand-mère Huchet de La Bédoyère. Il y transféra les mille cinq cents ouvrages de sa bibliothèque, partageant son temps entre la lecture, la chasse aux loups et aux sangliers, qui abondent dans les forêts des Montagnes Noires, et les fêtes parfois galantes qui avaient lieu dans les châteaux voisins.
J’ai appris depuis qu’il dépensait à tort et à travers, empruntant sans compter, si bien que ma mère fut contactée par les hommes de loi rapaces comme des vautours, et qu’elle décida d’effectuer une séparation de biens en 1778 pour ne pas voir son patrimoine englouti dans les prodigalités de mon père, beaucoup trop insouciant. Elle avait appris par exemple qu’il voulait remplacer le manoir de Trévarez par un majestueux château de vingt-trois toises et trois pieds de façade ; un architecte avait effectué en 1776 quelques croquis et commencé le chiffrage de ce vaisseau de pierre, long de quarante-sept mètres, selon le nouveau système métrique ! L’inconduite de mon père était allée jusqu’à des amours ancillaires avec Thérèse Mahuas, une servante, qui lui donna en 1780 un bâtard appelé François Durocher, le patronyme étant, paraît-il, celui d’un métayer complaisant. Ma mère sifflait avec colère que mon père avait perdu le respect de lui-même et que toutes les familles de Vannes étaient outrées et lui tournaient le dos. Quelques années après, il confia son bâtard à un instituteur de Vannes, le sieur Autissier. Le bâtard du marquis de la Roche, à Vannes ! Ma mère ne décolérait pas.
Quatre ans plus tard, mon père fut contraint de céder – en vente publique – une partie de l’immense patrimoine foncier qu’il possédait dans le Léon : Kerusas, le Curru, Pennanech, Langueouez, Coataves, Kerivot, Coatarmoval, parmi d’autres terres. Ma mère soupirait qu’il mangerait tout son bien et que je n’en verrais pas la couleur. « Ma fille, il va falloir songer à te marier. On sauvera ainsi ce qu’on pourra ! » J’avais alors quatorze ans. Trois ans après, c’était chose faite. On me présenta un jeune homme bien fait de sa personne, de bonne noblesse mais de petite hoirie car Antoine Henry d’Amphernet de Pontbellanger était un cadet. Il était, pour parler brutalement, sans le sou. À l’occasion de son mariage, sa famille condescendit, après des tractations dont je n’eus pas connaissance mais que je peux sans peine imaginer, à lui laisser le bénéfice de deux petites seigneuries. Le marquis mon père se montra grand seigneur dans le contrat de mariage :
« Article 5 : Monsieur le Marquis du Grégo marie ladite demoiselle future épouse comme sa fille unique, et le réserve à tous ses droits dans la succession, et dans les biens qu’il délaissera, et néanmoins il oblige ledit seigneur Marquis du Grégo de payer aux seigneur et demoiselle futurs époux à cause de ladite demoiselle, huit mille livres de rente à compter de jour de la bénédiction nuptiale payable en deux paiements égaux de six en six mois, sans retenue d’aucunes impositions royales présentes et futures, promettant même de leur déléguer les arrérages de cette rente à prendre et recevoir du fermier de Trévarez en Léon, et même en cas d’évènement imprévu de celui de ladite terre du Grégo ; laquelle rente etc. »
La réalité fut moins ébouriffante ! Un an plus tard, le 23 mai 1788, mon malheureux père, pressé par ses créanciers, fit « démission de ses biens entre les mains des sieur et dame Pontbellanger à condition de payer ses dettes énormes ». Je précise que les termes ci-avant employés ne sont pas de moi mais du Journal du Palais, dont l’article me fit grande honte. Cette même année je donnai le jour à un fils, Charles-Félix, qui trouva rapidement une nourrice attentive en la personne de sa grand-mère, au château du Vaudequip la plupart du temps. Elle venait aussi l’hiver à Vannes, rue de La Fontaine, près de l’église Saint-Patern. Mon mari fut nommé deux ans plus tard capitaine au régiment de cavalerie d’Orléans après avoir quitté le Royal-Lorraine. Mais je crois que je vais trop vite en besogne ! Revenons un peu en arrière.

Je prends à témoin le lecteur de bonne foi : mets-toi un moment, ami lecteur, à la place d’une petite fille de quelques années qui voit malencontreusement sa maman avec le régisseur du domaine sur son lit, dans des positions que, par décence, nous ne détaillerons pas, et qui entend des gémissements et des cris qui l’effraient. Mets-toi encore une fois, lecteur complice, à la place d’une fillette de dix ans dont la maman – qu’elle adore – dit des horreurs de monsieur son père qu’elle ne voit plus, et qui finit par apprendre que ce dernier a eu un bâtard d’une servante !
Quel nom étrange que celui de bâtard… « Mais non, sotte petite demoiselle ! C’est un garçon, un affreux garçon qui est le fils de votre père, pauvre petite Lise, et d’une malheureuse soubrette qu’il a engrossée ! Un demi-frère si vous préférez. » Mais je ne préférais rien du tout. J’étais abasourdie et horrifiée d’apprendre que les grandes personnes parmi lesquelles ma mère et mon père, considérées comme si raisonnables, se roulassent sur le lit en roucoulant comme une colombe entre les bras de notre régisseur ou semassent négligemment des demi-frères lorsqu’ils croisaient leur servante. Le monde des grandes personnes était décidemment très étrange et aussi effrayant que celui des contes de fées de madame d’Aulnoy.
Ces découvertes allaient quelque peu à l’encontre des leçons de notre austère aumônier et m’amenèrent à modifier le regard que je portais sur la société et sur les lois non écrites qui la régissaient. Pour parler plus crûment, je devins précocement cynique et n’eus plus que pitié et secret mépris pour la morale conventionnelle dont je savais aux meilleures sources ce qu’elle recouvrait de son blanc et hypocrite manteau.

J’en viens à des choses plus réjouissantes et d’abord à mon cher Antoine d’Amphernet. Mais oui, mon cher Antoine ! Je sais les horribles accusations que des personnes malveillantes ont lancées contre moi. La vie nous a séparés, puis la mort l’a enlevé à mon affection en 1796. Mais je lui garde mon amitié et on le verra plus loin. Monsieur mon mari était un jeune officier fort bien fait de sa personne, capitaine au régiment de Royal-Lorraine Cavalerie. Toute ma vie, j’ai été sensible au prestige de l’uniforme. On le verra après. Son visage ovale montrait de grands yeux, attendris et caressants lorsqu’il me regardait, surmontés de grands et épais sourcils sombres. Un séduisant cavalier. Il me fit femme le soir de nos noces, au manoir de Trévarez dans la chapelle duquel avait eu lieu la cérémonie du mariage, et ce fut une expérience un peu douloureuse pour la vierge demoiselle de dix-sept ans. Je n’éprouvais pas, à vrai dire, d’amour fou pour lui, car notre union était d’abord le fruit de la réflexion des adultes responsables de nos deux familles et le résultat de longues et acrimonieuses négociations des hommes de loi de chaque partie. Je le trouvais seulement agréable à fréquenter et le statut marital allait enfin me permettre d’accéder à mon indépendance, ce qui n’était pas une mince victoire. Je manifestai assez vite le désir d’échapper à la présence de mon père et de retrouver la tranquillité du château du Vaudequip. Nous prîmes donc la route de Redon quelque temps après le mariage. Je dois à la vérité d’avouer que nos relations conjugales, l’expérience et la commune bonne volonté aidant, devinrent de plus en plus satisfaisantes. Nous allions pendant les mois noirs, les mis du bretons, autrement dit pendant l’hiver, dans l’appartement de Vannes appartenant à ma mère, dont la famille demeurait dans la vieille ville, ou encore dans celui de Quimper.
Le fruit de nos amours ne tarda pas à devenir visible et, neuf mois après le mariage, le 9 avril 1788, j’accouchai à Quimper d’un fils, qui nous nommâmes Charles-Félix comme son grand-père du Grégo, qui eut l’honneur et l’orgueil d’en être le parrain, le lendemain, dans la cathédrale Saint-Corentin. Je dois reconnaître, puisque je me suis engagée à ne rien dissimuler, que je ne fus pas une très bonne mère. J’avais pris goût – sans doute le résultat de l’hérédité, qui sait ? – aux fêtes, à la musique, à l’excitation de la danse, et même à la galanterie et aux délicieuses émotions de se faire conter fleurette sans pour autant sombrer dans le libertinage. Dieu garde ! Néanmoins, le versant interdit de l’amour me paraissait avoir de vives couleurs fort séduisantes. Heureusement ma mère se prit de passion pour mon petit Charles-Félix et, s’en emparant, elle l’emporta au Vaudequip avec ma bénédiction accompagnée d’un soupir de soulagement. Eh bien non, je n’avais pas à l’évidence la fibre maternelle, je l’avoue avec quelque honte.
La réalité un peu sordide réapparut au mois de mai lorsque les hommes de loi, après de longues poursuites secrètes, contraignirent mon malheureux père à une démarche fort humiliante ! Pressé par ses créanciers, il fut obligé de faire démission de ses biens entre les mains de sa fille et de son gendre à condition de payer ses dettes qui se révélèrent énormes. Ce ne fut pas une mince affaire pour moi et mes hommes de loi de faire patienter les créanciers ! J’appris alors les ruses et les détours de la procédure. Cette année 1788 est demeurée, dans la mémoire des gentilshommes bretons, non comme une annus mirabilis, comme cette année 1666 chantée par John Dryden le poète, mais plutôt comme une annus horribilis, marquée par la révolte du Parlement breton et de La Chalotais contre le pouvoir royal et son gouverneur le duc d’Aiguillon qui avait imaginé rien de moins que d’effacer le Traité d’Union de la Bretagne à la France, signé par la bonne duchesse Anne de Bretagne en 1532 ! Les nobles bretons restèrent soudés après que leur députation de douze gentilshommes auprès du roi, d’abord emprisonnée à la Bastille le 14 juillet par lettre de cachet, eût été libérée. Le marquis de La Rouërie, l’un des douze, fit une forte impression et gagna une grande popularité en Bretagne. Le comte de La Fruglaye, mon parrain, faisait aussi partie de cette députation et subit le même traitement. Ma marraine, la comtesse Charlotte Julie de Tréouret de Kerstrat, née du Bot du Grégo et sœur de mon père, évoquait ensuite avec fierté cet épisode tumultueux qui eut un grand retentissement dans la province.
L’année 1789 fut marquée par les événements que l’on sait, l’agitation et la fermentation d’une sourde et immense révolte qui finit par éclater au grand jour. Les manants et les bourgeois voulaient que le nombre de leurs représentants à la future Assemblée nationale augmentât, ce que l’antique noblesse refusait à bon droit ! Mais je ne vais pas me laisser entraîner à raconter des événements terribles qui sont encore bien présents dans les mémoires. Nombre de gentilshommes de notre province, dont les demeures avaient été envahies, saccagées, eux-mêmes et leurs serviteurs molestés en toute impunité, prirent la seule décision possible : ils quittèrent la terre de leurs ancêtres et émigrèrent.
Personne n’a oublié les désordres de cette époque horrible. À Vannes, des citoyens formèrent sur le modèle des sans-culottes Parisiens leur petit Club des Jacobins en février 1791 ; ils l’appelèrent : « société des Amis de la Constitution ». C’était du dernier chic aux yeux de la bonne société vannetaise. Cette initiative haussait la bourgeoisie de province au même niveau que celle de la capitale ! Mais ces belles âmes s’attribuèrent ensuite des pouvoirs exorbitants, donnèrent des ordres à l’administration du département et visèrent tout particulièrement l’Église et la noblesse. L’administration fermait courageusement les yeux. C’est ainsi que ces enragés s’en prirent à mon père et, le 15 février, accusèrent "Dubot ci-devant de Grégo" de dissimuler des fusils et même des canons dans son manoir de Kerglas. Rien de moins ! Bien sûr, mon pauvre père épouvanté par les hurlements de ces sauvages et leurs accusations délirantes se dépêcha de fuir vers Jersey. Mon cousin, Jean Hyacinthe de Kerstrat, qui avait pris fait et cause pour la Révolution à cette époque, au point qu’il était parti à Paris pour mieux applaudir les ténors du mouvement des réformes, et qu’il s’était même engagé – le pauvre benêt – comme garde national, partageait totalement les billevesées courantes sur la liberté, l’égalité et la fraternité. Quelle confiture dégoulinante de bons sentiments chez ces belles âmes ! Il croyait que l’éducation allait corriger et pousser le peuple vers le haut. Il n’avait pas compris qu’une haine féroce et une volonté sanglante de revanche animait toute une part du peuple qui ne rêvait que de couper la tête aux ci-devant et aux représentants du clergé. La corporation des écrivaillons avait prospéré et chaque pisseur de copie se prenait pour le sieur Voltaire. Notre bonne ville de Quimper pouvait s’enorgueillir d’Élie Fréron, mais d’autres régions concoururent au prix en mettant en avant les Camille Desmoulins, Jean-Paul Marat ou Jacques-René Hébert. Dieu sait si ces sinistres incendiaires ont allumé, avec leurs articles nauséabonds, de multiples feux, et provoqué d’innombrables assassinats ! Mais la colère et la tristesse m’égarent ; revenons à l’émigration.
Cependant quelques autres demeurèrent et résistèrent en entrant dans la clandestinité. Mon intention n’est pas de retracer tout l’historique des luttes des Bretons. Qu’il suffise de dire que le marquis de La Rouërie, avec l’onction du comte d’Artois et du comte de Provence, frères du roi et exilés eux-mêmes, tenta d’abord de rallier la noblesse dans l’Association bretonne, et qu’il y réussit. Citons quelques-unes des personnalités les plus marquantes : le comte de Rosmorduc, Vincent de Tinténiac, Amateur-Jérôme Le Bras des Forges de Boishardy.
Cette année 1793 constitue certes une repère important mais je peux témoigner que nous ne restâmes pas inactifs pendant les deux ans qui la précédèrent même si la chouannerie ne prit de l’ampleur qu’à partir de la levée en masse de trois cent mille hommes par le pouvoir républicain, en février 93. Depuis l’été 91, nous avions constitué avec mon époux et plusieurs autres gentilshommes, des petits groupes d’agitation rassemblant les complices pour des attaques rapides qui visaient des déplacements de soldats de la République ou des diligences transportant des fonds. Comme nous avions besoin d’armes et de poudre, nous ne dédaignions pas de dresser une embuscade pour arrêter un convoi et remplir nos cachettes au milieu des forêts. C’est de cette époque que s’est créée la légende qui m’a bien fait rire, selon laquelle je commandais la cavalerie des Chouans – comme l’on finit par nous appeler – et que j’attaquais sabre au clair les troupes républicaines. Cela est certes arrivé une fois ou deux pour me dégager, mais je n’ai jamais été un hussard. Je disposais d’une petite arme à lame droite de soixante centimètres, un sabre léger d’infanterie que les cavaliers appellent par dérision un briquet, mais qui convenait bien à ma petite stature et à mes faibles forces. Ceux qui m’ont vu foncer au galop, le briquet pointé vers eux sans trembler, n’avaient pas plus envie de rire que si j’avais brandi le grand sabre courbe des hussards.
Notre groupe était appelé la bande de Trévarez. Il avait un vaste champ d’action, à travers les immenses forêts de Cornouaille et du Morbihan. De là, nous pouvions fondre sur les villes et villages des deux versants puis nous rencogner aussitôt dans les massifs boisés. Les gardes de la forêt de Laz étaient évidemment à nos ordres et veillaient à nous approvisionner. Nous avions près de Saint-Goazec un repaire bien caché au plus profond des bois, appelé « le magasin ». Le terme est éloquent et n’a pas besoin d’explication.
Nous ne vivions cependant pas tout le temps, mon mari et moi, dans les landes et les forêts. Nous passions le plus clair de notre temps – l’hiver en particulier – dans l’une de nos demeures, à Trévarez, au château du Grégo ou près d’Allaire, au manoir du Vaudequip, sans oublier les appartements dans la ville de Quimper ou de Vannes.
C’est d’ailleurs au Vaudequip qu’Antoine m’annonça en décembre 1791 sa décision d’émigrer et de rejoindre les Princes en Allemagne. Le triste épisode de la tentative de fuite de Louis XVI en juin nous avait tous très affectés. La dignité royale y avait subi un terrible revers. Mon mari en était arrivé à la conclusion que nous n’avions plus grand-chose à faire en France et que nos manœuvres champêtres contre les détachements républicains étaient dérisoires. Il faudrait une guerre et la mise en œuvre des armées de l’empereur d’Autriche aux côtés des régiments des émigrés pour mater les révolutionnaires dévoyés. Il voulait à tout prix que je le suive mais il n’en était pas question. Je menais depuis deux ans une double vie en sa compagnie. Pendant des semaines nous allions et venions dans les landes avec nos bandes, attaquant les Républicains. Puis suivait une période de fêtes splendides, festins, candélabres flamboyants, belles robes aguichantes et bijoux scintillants, danses, sourires éclatants et regards provocants ! La vie, quoi ! à bride abattue ! C’est alors que je comprenais les choix de mon père, je dois le reconnaître. Moi aussi, sa digne fille, je me plaisais à cette existence aventureuse et princière. Je dépensais sans compter pour me parer et j’en suis fière. On ne vit qu’une fois !
Nous nous disputâmes pendant des semaines avec Antoine. Je finis par justifier ma décision de demeurer en France en lui remontrant que le pouvoir révolutionnaire avait déjà décrété la saisie des biens d’Église en 89 et qu’il n’allait pas tarder à s’en prendre aussi à ceux de la noblesse, surtout si elle avait rejoint les terres étrangères. Nous savions tous que le pouvoir avait besoin d’argent, de beaucoup d’argent, et qu’il allait le prendre où il se trouvait. Nous avions vu comment la bourgeoisie se goinfrait de biens d’Église vendus au rabais, au grand dam des petites gens qui avaient cru, les innocents, que la Révolution allait instaurer plus de justice foncière. Les émigrés allaient devenir des traîtres, si la guerre qui se profilait au fil des mois était déclarée, et il n’était pas difficile d’imaginer le sort qui serait réservé à leurs possessions. Le roi ne voulait pas déclarer la guerre à l’Autriche mais on l’y poussait et il n’allait sans doute pas tarder à céder, comme la suite le montra. De guerre lasse, mon époux quitta le Vaudequip à la fin de l’année, en pleine nuit pour que son émigration demeurât secrète, et gagna la côte à Saint-Cast d’où il passa sur Jersey. Je reçus plus tard un courrier où il m’annonçait qu’il était officier d’ordonnance du comte d’Artois à Neuwied, en Allemagne, à quinze kilomètres au nord de Coblence, où était cantonnée la première compagnie noble d'ordonnance.
La suite me donna raison : le 30 mars 1792 le décret de la vente des biens des émigrés, établis en pays étrangers après le 1er juillet 1789, était promulgué par l’Assemblée nationale. Antoine, pauvre cadet normand, n’était riche que de deux petites seigneuries. Il n’avait pas grand-chose à perdre. Il n’en allait pas de même pour moi.
Ma famille disposait de grands biens dans toute la Bretagne, depuis le Léon jusqu’au Morbihan. J’énumère les terres : Mon père était marquis de la Roche et de Coatarmoal, baron de Laz, comte de Gourmois, vicomte de Curru, marquis du Bot du Grégo, seigneur des châtellenies de Kuzas, Languedoas, Pennanec'h, Trévaré, Krénan, Lemaerdy, Bottequineau, Sallé, Kersapé, Kerglas, Ker Dualic, Bray, Brouillade, Le Vau de Quip, la Ribaudière, et autres lieux. Cette énumération incomplète donne une idée de l’enjeu de ma défense. Rien que le domaine de Trévarez, siège de la baronnie de Laz, représentait des milliers d’hectares. Les revenus de ces biens étaient conséquents, cinq mille livres annuelles pour Trévarez, même si la moitié disparaissait dans les poches avides et profondes des parasites chargés de les recouvrer : sergents, notaires et receveurs de tout poil.
Mon père avait émigré en février 1791. Ses biens tombaient donc sous le coup du séquestre. Une catastrophe !
Ma mère, Jeanne Thomas de La Caunelaye, habitant souvent dans son château du Vaudequip, demeurait toujours en France et échappait à la confiscation de ses biens ; mais des malfaisants cherchaient à exploiter l’émigration de son époux, malgré leur séparation de biens, pour allonger leur main avide sur son patrimoine. C’est elle qui avait apporté dans sa dot l’immeuble près de l’église Saint-Patern, à Vannes, ainsi que le château de La Barre, à Redon, qui restaient donc dans son bien patrimonial.

Je prie le lecteur inconnu de bien vouloir pardonner ces longueurs et digressions, mais il est nécessaire de placer les décors indispensables avant de faire entrer sur scène votre servante qui va continuer longuement à monologuer. Nous avons donc un ancien monde qui disparaît dans les flammes et des flots de sang, un ensemble de lois immémoriales qui s’effondre, une marée hurlante d’envahisseurs qui émerge de la glèbe et des bas-fonds et qui prend le pouvoir.
Que pouvait faire une très jeune femme de vingt ans abandonnée par son époux ? C’est à cela que doivent penser les censeurs qui m’accablent d’opprobre ! "


Voix de l’au-delà – juin 2017

Il s’est réveillé ! Il m’avait laissé tranquille depuis de nombreux mois, mais il vient de se réveiller. Il me parle à l’oreille. Doucement, longuement, avec insistance. Je ne veux pas l’entendre mais je ne peux pas l’empêcher de me parler à voix basse. J’ai peur. Bientôt l’autre va se mettre à crier. À hurler ! Bientôt l’autre va se montrer. Ça va recommencer !
Tout ça parce qu’un écrit de Louise du Bot a été retrouvé. Ses Mémoires. C’est vraiment ennuyeux, la presse va sûrement rouvrir son dossier. Il ne faut pas qu’on rouvre son dossier. À aucun prix ! Nous étions satisfaits. Enfin, à peu près. Depuis deux cents ans, la descendance du sieur Charles du Bot du Grégo a été réduite à cette « petite Lise ». L’autre enfant, notre ancêtre, est passé à la trappe. Disparu, gommé, effacé des mémoires, déshérité comme un malpropre, en honteux bâtard qu’il est aux yeux de son père et de la société. Le pauvre garçon, le mal-aimé François Durocher ! Oh ! On devine la filiation ! Marquis de La Roche, père du manant Durocher ! De La Roche, Durocher ! Il a dû bien rire de son trait d’esprit, le vilain marquis, mon si lointain géniteur !
Quand je vais sur la tombe de cet ancêtre qui a eu honte de son fils, je lis l’inscription sur sa tombe à Trevarez :
« Ici repose le corps de M. Charles François Jules du Bot du Grégo, issu d’une des premières familles de Bretagne. Il possédait les marquisats de La Roche, de Coatarmoal, la baronnie de Laz, le comté de Gournois, le vicomté de Curu et autres lieux. Il décéda le 23 mai 1812 âgé de 71 ans, chez madame la baronne de Bonté sa fille unique. Sa grande fortune ne suffisait pas pour satisfaire son excellent cœur. Sa fille reçut son dernier soupir et lui fit faire ce monument. Vous qui lirez ceci, priez pour son âme. »
Je n’ai guère envie de prier pour son âme ! J’ai envie de cracher sur la pierre, j’ai envie de profaner ce monument d’orgueil et de suffisance, j’ai envie de prier le diable pour que son âme descende tout droit en enfer. J’ai envie de prier pour que « sa fille unique » reste bien enfermée à triple tour dans l’enfer des historiens.
Tout n’est que mensonge sur cette pierre ! Il n’était plus propriétaire de ces seigneuries qu’il avait été contraint de vendre. Il n’avait pas une fille unique ; pourquoi ne comptait-il pas son fils ? Ah oui ! C’est un bâtard, un sale bâtard ! Le rejeton honteux qu’on cache sous le tapis ! « Son excellent cœur ! » Tu parles d’un excellent cœur ! Si vous aviez un si excellent cœur, Père, vous m’auriez reconnu ! Voilà deux cents ans que François, votre garçon, et tous ceux qui descendent de vous par lui vous crient « vous m’auriez reconnu ». Mais non. Tout a été donné par « l’excellent cœur » à « sa fille unique ». Rien à son fils. Pauvre, pauvre fils.
Les historiens avaient un peu rétabli l’équilibre de la balance. La Louise apparaissait à travers les ouvrages de ces savants personnages comme une garce, une putain aux cuisses ouvertes à tous les généraux de Hoche, alignés derrière le Lazare, sans même parler du beau général Charette ! Elle avait les idées larges et accueillait dans son lit aussi bien les Républicains que les Vendéens. Elle ne s’était pas contentée de se comporter en fille de joie qui monnaie ses faveurs pour obtenir ce qu’elle désire. Elle avait même vendu à Hoche, son amant, la cachette de son propre mari, le malheureux Antoine d’Amphernet, à Guitté, près de Médréac. Voilà ce qu’on trouve aujourd’hui dans les livres d’histoire. Nous autres, les petits, les descendants du manant François Durocher, nous avions, autant que faire se pouvait, ajouté nos faibles voix au concert de dénonciations pour mieux accabler cette intrigante, cette vipère lubrique, cette abominable prostituée de haut vol : la Louise du Bot.
Mais voilà. Elle a déposé une bombe, bien cachée dans un tiroir de secrétaire, qui va exploser deux cents ans après. Elle n’a pas encore explosé. Il faut tout faire pour détruire la bombe. Je vais tout faire pour arrêter le tic-tac, saisir le manuscrit et le détruire. Il ne faut plus toucher à l’Histoire !
Voilà ce que me susurrent mes voix. Avec insistance. Avec force. Avec des gémissements d’angoisse qui me font frissonner. Non, François Durocher, je ne vais pas te laisser tomber. Dors en paix.