Chouans noirs

Roman historique

déroute de Quiberon

Il se réveilla au milieu de la nuit, le cœur battant et le corps trempé de sueur. Il émergeait d’un cauchemar. Il se demanda un instant où avait disparu l’escouade qui l’escortait vers le peloton d’exécution. Il avait encore dans l’oreille le bruit des gros souliers frappant le pavé en cadence. Que faisait-il alors tout seul, délivré des gardes, dans un lit confortable ? Il distinguait une faible lueur venant de la gauche, comme celle d’une fenêtre masquée par des volets ou des rideaux. Et soudain il reprit pied dans le réel. Il se trouvait à Quimper, chez sa chère Annick ! Dieu et tous ses saints soient loués ! Il était arrivé à la nuit tombée, après cette épuisante marche depuis Douarnenez. L’avant-veille, il avait débarqué à la hauteur de Pont-Croix et il avait marché pendant des lieues, jusqu’aux portes de Douarnenez. Sa bonne étoile avait alors placé sur sa route une paysanne qui l’avait accueilli, soigné, nourri et hébergé pendant la nuit. Que Madame Sainte Anne l’ait en sa bonne garde, pria-t-il, ému en songeant à cette brave hôtesse et à son mari fatigué et taciturne.

Quel extraordinaire concours de circonstances ! Son corps aurait dû présentement reposer au fond d’une fosse commune, où il eût été jeté sans cérémonie après son exécution par l’armée républicaine, suite à son jugement devant le tribunal militaire de Brest. Les lois révolutionnaires étaient impitoyables envers les émigrés pris les armes à la main. Il se revoyait, debout devant les juges impassibles, qui l’observaient avec un détachement gourmand. Ils savaient bien où le menait l’interrogatoire. Le fait qu’il eût participé au débarquement de Quiberon, cette force de plus de trois mille hommes rejoints par quatre mille Chouans, qui avait fait trembler la République avant d’être écrasée par le général Hoche, aggravait sa faute aux yeux des juges. Mais il leur avait tiré sa révérence après coup, et avec quelle audace ! Une barque de pêcheurs bretons, qu’il avait réussi à rejoindre au nez de ses geôliers, l’avait débarqué sur la côte de la baie de Douarnenez, à la hauteur de Pont-Croix. Il avait péniblement parcouru ensuite les huit lieues qui le séparaient de Quimper. Quelle extraordinaire existence que la sienne ! Il était né en 1775 dans un château magnifique, Trohanet, près de Briec et Langolen, dans le pays de Quimper. Il avait eu une enfance heureuse. Son père l’avait envoyé au collège de Rennes alors qu’il avait dix ans et il s’était peu à peu familiarisé avec ces idées nouvelles qui agitaient le royaume de France. Alors que son père avait émigré à Londres, il était parti à Paris pour être plus près des hommes qui faisaient l’Histoire. C’est avec un grand enthousiasme qu’il suivait les débats des représentants à l’Assemblée nationale, au Manège. Il avait dix-sept ans. Il s’était même engagé dans la Garde Nationale, lui, le fils d’un comte ! Cela ne l’empêchait pas de correspondre avec sa si belle Annick, restée à Rennes. Mais la prise, le 10 août 1792, du palais royal des Tuileries et le massacre des gardes Suisses, puis les tueries de septembre dans les prisons l’avaient définitivement dégoûté de la Révolution. Il avait déserté et avait rejoint les armées des Princes, aux frontières belges et allemandes, où il avait connu la vie précaire et rude des émigrés luttant contre les armées révolutionnaires. Plus de deux ans s’écoulèrent ainsi. Le petit jeune homme s’était métamorphosé en un soldat endurci et vigilant. Il s’était fait des amis au sein du Loyal-Émigrant, soldé par l’Angleterre. Mais il voulait toujours croire aux idéaux qui l’avaient mené jusqu’à Paris. Il accusait les hommes politiques et la tristement célèbre Commune de Paris d’avoir détourné les réformes selon son cœur au profit de la dictature d’une coterie d’hommes sanguinaires. « Combien nous nous sommes éloignés des modèles proposés par tous les Philosophes ! » s’exclamait-il, lorsqu’il bavardait devant un feu de camp avec ses compagnons un peu goguenards. Le régiment fut, sans explication, rapatrié sur l’île de Wight au début de 1795. Jean de Kerstrat se laissa envahir par l’émotion des souvenirs. Il revoyait la traversée jusqu’à Quiberon, le désaccord qui éclata, avant même de débarquer, entre les deux chefs de l’expédition, Puisaye et d’Hervilly, et qui devait mener au désastre. Il se souvenait du Tro Breiz militaire de la fameuse armée Rouge commandée par ses cousins, Tinténiac d’abord, puis d’Amphernet qui les avait menés jusqu’à Saint-Brieuc. Du retour mémorable de la colonne dans le Morbihan, sous les ordres de Cadoudal, où elle fut dissoute. Les Républicains avaient lancé sans succès trois colonnes à leur poursuite et quadrillé vainement la région. Il s’attarda sur le retour vers Quimper et Trohanet, en compagnie de ses amis, le comte de Guernisac et le chevalier Victor Du Brieux, et de leurs efforts pour recruter des réfractaires et les envoyer renforcer les légions des Chouans en Morbihan.

Il avait beau passer au crible de son jugement les souvenirs de la dernière décade qui précéda son arrestation au petit matin, dans le château de Trohanet, il n’arrivait pas à avoir une vue claire des événements. Qui donc avait tendu le filet dans lequel il s’était jeté ? Il voyait bien que plusieurs ressorts avaient été mis en place pour se saisir de lui. On lui avait dit que son signalement avait été diffusé par le Directoire de Quimper. Le fils du comte de Tréouret de Kerstrat constituait sans doute une belle prise, mais bien d’autres émigrés se cachaient des autorités. Qui, au Directoire, lui en voulait donc à ce point ? Il savait pertinemment que ce Bertingen, qui avait débarqué à Trohanet en prétendant vouloir devenir un chouan, pouvait être un agent provocateur ; il avait pris des précautions en ce sens. Sa nourrice l’avait bien mis en garde contre la Racapé, la servante de sa tante Thérèse. Mais il ne pouvait lui trouver un mobile sérieux de le dénoncer ; n’avait-elle pas au contraire, avec le peu de moyens dont elle disposait, concocté un bon repas le soir du jour où ils devaient quitter le château ? Il restait enfin sa cousine, la « terriblement belle » Louise du Bot de Grégo, l’épouse d’Amphernet. Mais l’imaginer dans le rôle de Judas, trahissant un proche cousin avec lequel elle s’était toujours entendue, lui était simplement impossible. Il tournait et retournait ces hypothèses dans sa tête et finalement le sommeil le reprit.

Lorsqu’il s’était réveillé, il faisait jour et il se leva pour jeter discrètement un coup d’œil par la fenêtre après en avoir ouvert les volets intérieurs. Elle prenait jour, au sud, sur une cour fermée. Il ne devait pas se montrer car il était un mort en sursis. Des habitants regardant par les fenêtres, de l’autre côté de la cour, pouvaient le reconnaître et le dénoncer. Il ne se faisait aucune illusion : le général commandant la place de Brest devait avoir envoyé une note coléreuse à tous les représentants de la force publique du Finistère avec ordre de le retrouver. L’artiste qui avait dessiné une première fois sa tête d’après de vagues témoignages datant de plusieurs années avait eu le loisir d’améliorer la ressemblance avec l’original lors de son interrogatoire à Quimper, après sa capture à Trohanet. Il allait désormais falloir jouer serré.

L’endroit où il avait dormi n’était pas une chambre mais la garde-robe de la chambre principale où dormait Annick. Ils y avaient disposé un lit de repos, habituellement placé dans le salon. Le réduit ne disposait que d’une porte donnant dans la chambre qui, elle, ouvrait sur un corridor parallèle à la rue et donnant accès au salon ainsi qu’à la salle-à-manger. À l’extrémité du couloir on trouvait la petite pièce des retraits équipée d’une chaise percée. À côté de la chambre une petite cuisine prenait le jour, comme la chambre, sur la cour intérieure. Les deux pièces de réception disposaient de croisées sur la rue Kéréon. Annick Couédic vivait seule et ne disposait pas de domestique. C’était un avantage pour Jean, qui pouvait aller et venir librement dans l’appartement. Quelquefois les cousins Couédic venaient visiter Annick mais Jean pouvait se retirer discrètement dans la garde-robe sans éveiller de soupçons. Il jeta un œil satisfait sur la petite pièce tapissée en vert, avec des placards et penderies peints en un gris bleuté. Une chaise percée était disposée dans un angle.

Bien sûr, la situation ne pouvait durer. Il était heureux de se retrouver à l’abri dans le logis de sa maîtresse et d’avoir échappé aux dangers des rencontres. Il allait pouvoir se reposer de ses fatigues, et permettre à son organisme de retrouver sa vigueur. Ses blessures, en bonne voie de cicatrisation grâce aux soins de cette paysanne rencontrée sur le chemin de Douarnenez, son bras fracturé, qui n’avait pas été trop malmené lors de son évasion spectaculaire, et dont Annick avait refait le bandage, guériraient simplement en prenant du repos. Mais il ne pouvait se permettre de demeurer plus qu’il n’était nécessaire. Sa présence mettait en danger la jeune femme. Le risque d’être découvert augmentait avec chaque jour qui passait. Il devait enfin bien s’avouer qu’il ne pouvait pas demeurer enfermé dans un appartement comme dans une prison dorée, sans possibilité de sortir et de prendre l’air. Il n’était pas un vieillard et il éprouverait sans tarder le besoin de se dépenser tant physiquement que politiquement. Il avait travaillé pour la cause des émigrés et pour le roi et son action avait produit des fruits. La région du Morbihan avait réceptionné bien des réfractaires cachés dans les forêts des Montagnes Noires qu’il lui avait envoyés, depuis trois mois, avec le concours de ses deux amis, le comte de Guernisac et le chevalier Du Brieux.

Il était temps de saluer Annick. Il frappa à sa porte et elle lui dit d’entrer. Elle était encore au lit, appuyée sur son coude, et regardait en souriant son Chouan en chemise blanche d’où émergeaient les jambes nues. Il la salua et elle tapota le lit à côté d’elle pour l’y faire asseoir.

— Comment vous sentez-vous, Jean ? Vous n’étiez vraiment pas frais hier soir !

— J’étais épuisé, je n’ai pas honte de l’avouer. Mais cette nuit a été réparatrice. Je me sens beaucoup mieux. Mes blessures me tirent encore et mon bras cassé me lance, mais ce sont des conséquences prévisibles. Il n’y a que dix jours que j’ai été blessé. Je ne prétends pas guérir par enchantement et les balles qui m’ont déjà atteint, en Allemagne, m’ont appris la patience dans ce domaine.

Elle s’était tournée vers lui et le regardait avec tendresse de tout près car le lit n’était pas large. Elle se leva soudain avec décision, un petit sourire palpitant sur les lèvres, et lui commanda :

— Mon pauvre chéri ! Allongez-vous dans mon lit. Vous serez mieux que posé sur le bord.

Il leva les yeux vers elle, surpris, puis surprit une lueur dans ses yeux et se mit à rire tout en lui obéissant :

— Je crois que, hier soir, j’étais trop épuisé pour remplir mon office, n’est-ce-pas.

Sans répondre, elle s’agenouilla sur le lit et l’enjamba lestement en riant pour se retrouver au-dessus de lui, les mains appuyées sur ses épaules :

— Rien ne presse, mon ami. Je vais seulement effectuer sur votre pauvre corps quelques massages pour vous détendre ! Vous voudrez bien me rendre la pareille à votre convenance. Et pas de précipitation ! Encore une fois, rien ne presse. Il me faut du temps pour être bien détendue. Vous le savez, puisque j’ai fait votre éducation.
Mais Jean de Kerstrat ne l’écoutait plus et sa main valide avait entrepris une exploration qui arracha un petit cri à la frémissante Annick.