Le Hussard de Charette

Roman historique - tome 3 du chevalier Kerstrat

la Chabotterie

Le roman

Chapitre 1

Jean de Kerstrat pressa doucement les flancs de son cheval pour lui faire prendre l’allure du trot. Il avait été arrêté par des gendarmes à l’entrée de la ville de La Roche-Bernard, après avoir franchi la Vilaine sur le bac. On lui avait demandé ses papiers et il avait produit un passeport « pour l’intérieur », rempli par le maire puisqu’il devait quitter le Finistère, et un certificat de résidence et de civisme tout à fait authentique, signé par deux habitants de Langolen et contresigné par le maire de la commune, Michel Laënnec. Cet officier d’état-civil n’avait rien à refuser aux chouans qui lui faisaient payer chaque mois « l’impôt au roi », pour qu’on oublie l’achat qu’il avait fait de biens nationaux à des conditions très avantageuses. Lorsque le chef local des chouans, Riou, lui avait demandé plusieurs semaines auparavant de fournir un certificat à tous les combattants du roi qui n’étaient pas domiciliés dans la ville de Langolen, il s’était exécuté sans protester. C’est ainsi que Kerstrat avait donné aux militaires, qui contrôlaient les passagers à l’arrivée du bac, un document qui lui attribuait le nom de Jean Le Goff, ayant pour profession le commerce de tissus, appelé donc à se déplacer à travers la province.
Le commerçant Le Goff avait fait une longue route ! Il avait échappé au peloton de gendarmerie qui l’avait poursuivi depuis la sortie de Langolen jusqu’au château de Trohanet, la vieille demeure des comtes de Tréouret de Kerstrat. Là il avait atteint la cache grâce à laquelle plusieurs prêtres insermentés s’étaient soustraits aux poursuites des républicains. Le lendemain, il avait embrassé sa vieille nourrice, Clémence Sizorn, et s’était rendu chez un agriculteur, Thomas, qui avait son exploitation à la sortie du bourg de Langolen, et qui avait hébergé, quelque temps avant, plusieurs membres de leur troupe dans un penn-ty près de sa ferme.
Charette Il avait d’abord salué Maria, l’épouse de Thomas. Elle lui avait confirmé ce qu’il craignait : une vingtaine de gendarmes avaient arrêté la troupe des chouans au soir du retour de Sainte-Véronique, alors qu’ils traversaient l’Odet à l’entrée de la ville. L’embuscade avait été bien combinée. Personne n’avait pu leur échapper. Interrogée sur la façon dont les gendarmes avaient pu se soustraire aux regards des habitants, elle avait fait état de rumeurs qui couraient, mais au sujet desquelles il ne lui était pas possible de se prononcer. Pressée de questions elle avait fini par évoquer un couple d’agriculteurs patriotes, qui avaient acheté un manoir, Coat Guen, et les terres qui en dépendaient, devenus biens nationaux depuis l’émigration de la famille de Tinténiac. Il avait tressailli au nom de son cousin. Les patriotes s’appelaient Jean Le Ster et son épouse Marie Littré.
Le fermier était survenu à ce moment-là. Jean de Kerstrat lui avait alors dit qu’il souhaitait partir sur le dernier cheval enlevé aux gendarmes, à Saint-Goazec. Ils étaient allés tous deux à l’écurie où Jean avait sellé le cheval. La trotte serait longue jusqu’à la Loire, et il veilla encore plus attentivement qu’à l’accoutumée à ne pas sangler la selle trop près du garrot. Il s’apprêtait à attacher son sac au troussequin lorsque Maria était arrivée précipitamment avec un sac :
—Pour la route ! Du pain et de la charcuterie, monsieur le chevalier. Oui, j’ai appris au bourg qui vous êtes réellement, ajouta-t-elle avec un sourire. C’est heureux qu’ils ne vous aient pas pris avec les autres.
— Ils avaient bien combiné leur affaire ! soupira Thomas, l’air sombre.
— Je m’en vais pour longtemps, confia alors Kerstrat. Merci pour cet hébergement lorsque nous revenions de Saint-Goazec. La nuit était glaciale et nous étions fourbus. Merci encore pour toute votre aide.
Il avait alors sorti le cheval de l’écurie et, après un dernier signe à Maria et Thomas, il était monté en selle et il avait pris le chemin de la Vendée. Il avait parcouru une dizaine de lieues chaque jour. Le soir, il s’arrêtait dans une ferme et demandait l’hospitalité pour lui et son cheval contre une rétribution. Riou lui avait heureusement confié une généreuse somme, après l’affaire de Sainte-Véronique, lorsqu’il avait demandé de passer quelques jours à Quimper. C’est ainsi qu’au matin du cinquième jour, après avoir traversé Quimperlé, Hennebont et Vannes, il s’était trouvé devant la Vilaine à traverser pour atteindre la ville de La Roche-Bernard qui se dressait sur un éperon rocheux, de l’autre côté de la rivière, presque aussi large qu’un bras de mer.
Hôtel de la Villestreux à Nantes Il s’était arrêté dans la ville haute, après avoir produit ses papiers aux gendarmes, et avait complété ses réserves avec du pain et du saucisson. Il avait calculé qu’il lui restait une quarantaine de kilomètres pour atteindre la Loire en aval de Nantes. Il redoutait de passer sur les ponts de la grande ville. Des contrôles sévères avaient dû être mis en place. Il gardait le souvenir des atrocités commises par Carrier et avait décidé de franchir le fleuve un peu plus bas, en abandonnant sa monture et en poursuivant à pied. Il pouvait rejoindre la Loire en soirée, s’il ne perdait pas de temps en route, en passant par Pontchâteau, à l’est de l’immense zone de marécages de la Grande Brière. Il prenait soin de son cheval, démontant régulièrement pour le reposer, lui permettant de brouter assez souvent dans la journée l’herbe des prés qu’il rencontrait, et le laissant boire au hasard des ruisseaux croisés. Les fermes, dans lesquelles il se reposait le soir, offraient en général du fourrage contre une honnête rétribution. Si bien que sa monture était en parfaite santé et lui permettait de continuer son voyage sans souci.
Le matin de ce jour-là, il faisait encore froid, lorsqu’il quitta la ferme où il avait passé la nuit. Le gel couvrait la campagne d’une fine pellicule blanche. Lorsqu’il avait quitté La Roche-Bernard, un soleil lumineux éclairait un ciel d’un bleu magnifique. Trois heures plus tard, la température avait bien remonté et ce voyage lui paraissait de plus en plus comme une promenade de santé. Le petit cheval alezan ne demandait qu’à se mettre au trot et secouait avec vivacité sa crinière. C’était l’un de ces doubles bidets de Briec, rustique et vigoureux, aux boulets remarquables par l’abondance des crins, et qui ont une aptitude au trot accentuée par l’allonge de leur allure.
Sans avoir poussé son cheval, Kerstrat se retrouva en début de soirée à proximité de la Loire. Il se trouvait dans une zone de marais à proximité de Montoir. Les gens qu’il avait croisés le regardaient avec une grande méfiance. Finalement, ce fut une servante, dans un estaminet, qui lui donna l’explication de cette attitude. Il apprit que les restes de la grande armée des Vendéens avait été acculés dans la région par les bleus et que de très grands massacres en avaient été faits dans la région des marais. Il remonta alors un peu plus à l’est et finit par arriver au village de Cordemais. Il s’arrêta une nouvelle fois dans une petite cordonnerie près de la massive église, au clocher bas et trapu, et demanda où l’on pouvait traverser la Loire. Le cordonnier lui conseilla de suivre le chemin sur un quart de lieue. Le chemin repartait ensuite vers Saint-Étienne-de-Montluc. Il rencontrerait une auberge tout près du fleuve. Le passeur y habitait et sa femme y était l’hôtesse. Son interlocuteur ajouta alors à mi-voix que la traversée était normalement interdite car l’autre rive était celle des bandits de Charette. Des barques républicaines parcouraient le fleuve jusqu’à l’embouchure pour contrôler la navigation. Le passeur pratiquait maintenant la pêche et transportait des marchandises.
Le chemin indiqué était aisé. Il faisait très beau et la campagne plate plaisait bien à sa monture qui lorgnait vers les prés voisins de la route. Le chevalier démonta après quelques centaines de mètres et, ôtant le mors de sa bouche, il laissa son cheval errer librement dans la pâture ensoleillée après avoir détaché son sac qu’il jeta sur son épaule. Il ouvrit sa redingote car il avait chaud en marchant d’un bon pas vers l’auberge proche, et il se sentait bien aise de se trouver aussi près du grand fleuve. Il envisageait de négocier la nuit dans l’auberge et la traversée de la Loire le lendemain matin. Il vit un peu plus loin, dans le prolongement du chemin rectiligne, un corps de bâtiments qui devait correspondre à l’auberge. Cela lui fit hâter le pas avec l’espoir de boire un pichet de vin de Loire.
Mais, en approchant, il fut surpris d’entendre des cris qui émanaient de l’auberge. Il se mit à courir en reconnaissant une voix de femme qui semblait empreinte de terreur. Plus il approchait, plus il se persuadait qu’un drame était en train de se jouer dans cette bâtisse isolée. Tout en courant, il ouvrit son sac et se saisit de son poignard, qu’il dégagea de son étui, ainsi que de son pistolet. Il savait qu’une balle y était disposée sous la bourre ainsi qu’une charge, mais craignait que l’amorce ne fût plus très efficace. Il n’avait plus le temps de revoir son chargement. Les cris stridents ne lui laissèrent aucun doute sur l’urgence d’une intervention. L’auberge était une construction basse, couverte de chaume. De petites fenêtres donnaient sur la cour et une porte restait ouverte en dépit de la température fraiche. C’est par cette porte que lui parvenaient les cris, beaucoup plus perceptibles maintenant qu’il n’en était plus qu’à une dizaine de mètres. Il ralentit son allure pour ne pas faire de bruit et s’arrêta à l’entrée.
Sur la grande table, une femme était allongée, jupes remontées, sous un soldat républicain, les jambes écartées gigotant désespérément. L’homme lui tournait le dos à moitié. Un autre soldat tenait la femme par les poignets, de l’autre côté. Pendant qu’elle hurlait « à l’aide ! Au secours ! Pitié ! », ils riaient et s’encourageaient. Kerstrat entra brusquement dans la pièce. Il leva l’arme et la plongea dans les reins du violeur à moitié couché sur sa victime. Celui-ci arqua le dos en jetant un long hurlement pendant que Kerstrat qui avait arraché son arme la plongeait à nouveau plus haut, entre l’omoplate et la colonne vertébrale. Il sentit qu’il touchait une côte mais l’arme glissa et pénétra plus profondément. Le hurlement s’arrêta d’un coup et le violeur s’effondra, inerte, sur la table. Sa proie avait été lâchée par le complice et elle avait réussi à glisser de côté en prenant appui sur l’un de ses bras, échappant à l’emprise de son violeur maintenant affalé, la tête contre la table sur laquelle s’élargissait une mare de sang. D’un coup de reins elle s’était redressée et se tenait debout, hagarde et muette, les jupes encore à moitié retroussées. Le complice ne s’occupait plus d’elle. Il s’était saisi de son fusil prolongé de la baïonnette à douille et, immobile, il regardait fixement l’étranger qui avait poignardé son compagnon, et qui avait toujours la dague à la main droite, pendant que sa main gauche braquait vers lui un pistolet armé. Le seul bruit qu’on entendait maintenant dans la grande salle sombre était celui des brasillements du feu qui brûlait doucement dans l’âtre. Soudain la femme, qui devait avoir une trentaine d’années, bien en chair mais désirable, fit quelques pas rapides et gagna l’un des murs, à proximité de la cheminée, où elle s’immobilisa, les mains plaquées de chaque côté contre le mur. Le soldat jeta un coup d’œil rapide vers elle puis son regard revint vers l’étranger, silencieux et menaçant. Il pointa sa main gauche vers le mort :
— Tu as eu tort de tuer mon camarade ! Si tu veux, on peut encore se partager l’aubergiste !
Sa voix était enrouée et un peu chevrotante. Kerstrat ne répondit rien et se contenta de fixer le bleu sans le moindre geste, le poignard pointé comme un dard, et le canon du pistolet fixant de son œil noir le soldat. Celui-ci ne se rendait pas compte que la femme s’était glissée dans son dos vers la cheminée où elle avait saisi la broche à rôtir. Ses galoches gisaient par terre, aux pieds du jeune homme, et elle était pieds nus. Elle avançait lentement et silencieusement dans le dos du bleu en brandissant la lame pointue du tournebroche. Kerstrat fit bouger doucement sa main droite armée de la dague, en souriant au bleu, afin de détourner l’attention du soldat de la femme qui approchait, les yeux exorbités et la bouche ouverte.
Soudainement elle se jeta sur son tortionnaire et lui planta à deux mains la broche dans le dos en poussant un cri strident, auquel répondit celui de l’homme, qui lâcha son fusil et battit l’air de ses mains.
Kerstrat lâcha le pistolet, sauta par dessus la table en prenant appui sur sa main libre et se retrouva devant le soldat. Sans plus tarder, il lui plongea de bas en haut sa dague dans la poitrine. L’autre s’effondra comme une poupée de son et ne bougea plus. Une mare du sang qui coulait de sa bouche s’étala autour de lui. La femme tremblait convulsivement et pleurait à grand bruit. Kerstrat ne s’occupa plus d’elle, car il lui restait des choses à faire. Il ressortit et retourna dans le pré où son bidet l’attendait placidement. Il se mit en selle et revint vers l’auberge. Il attacha les rênes à un anneau. Il chercha alors la porte d’une écurie dans laquelle il pénétra. Il y trouva ce qu’il espérait, deux longes en forte corde accrochées à un clou. Il les prit et, sortant sur la cour, les déposa sur le dos du cheval. Il entra à nouveau dans la grande salle et, saisissant le cadavre du premier soldat par les poignets, il le tira à l’extérieur. Son cheval tourna la tête vers eux et hennit en encensant, puis il commença à danser nerveusement.
— Calme, mon bon, calme ! dit-il doucement.
château de Pirmil, à Nantes Il déposa le cadavre et alla vers son cheval tout en lui parlant et en le caressant. L’animal finit pas se calmer. Il revint alors vers le mort dont il attacha les mains à l’extrémité d’une longe qu’il fixa ensuite au troussequin de la selle, de façon à ce que le corps soit derrière le cheval. Il retourna dans l’auberge et tira de la même façon le second cadavre. La femme s’était réajustée pendant son absence et elle ne criait plus. Il l’invita à l’accompagner, pour lui montrer où il pouvait trouver la Loire. Elle le suivit sans répondre. Il attacha le second soldat de la même façon que son compagnon, puis il se tourna vers la femme et lui dit de marcher devant. Il flatta encore le cheval en lui parlant puis il saisit le licou et fit avancer la bête derrière la femme qui prit la direction d’un sentier. Les souliers des morts traînaient sur le sol de la cour en raclant les cailloux. Lorsqu’ils eurent atteint le sentier herbu, ils ne firent plus de bruit. Les arbres disparurent et un paysage de roselières succéda au bocage. L’air froid devenait plus vif, et le vent léger sentait la vase. Des canards, petites sarcelles et colverts, s’enlevèrent en protestant bruyamment à l’approche du convoi macabre. Un peu plus loin, Jean de Kerstrat découvrit l’immense nappe gris argent de la Loire qui coulait rapidement vers son embouchure. Il demanda alors à la femme s’il se trouvait une barque à proximité. Elle tourna la tête vers lui et, le visage figé, répondit : « oui », en tendant la main vers le fleuve.
— Alors, emmenez-nous vers la barque ! lui demanda-t-il doucement, en lui souriant.
Un sourire palpita à son tour un bref instant sur les lèvres de l’aubergiste, puis elle se détourna et reprit son chemin vers le fleuve. Ils arrivèrent enfin au bord de l’eau qui courait, rapide, devant eux.
— Il ne faut pas qu’on les trouve près de chez vous, expliqua-t-il. On va les jeter à l’eau un peu plus loin mais il vaut mieux gagner le milieu du fleuve pour qu’ils soient entraînés vers l’aval.
Elle acquiesça de la tête et lui montra une petite barque attachée à un arbuste, l’avant échoué dans la vase, et dont la poupe dansait doucement sur les vaguelettes.
— Je vais ramer, dit-elle d’une douce voix de contralto. J’ai plus l’habitude que vous.
Il sourit, puis rit franchement, déclenchant le rire de la femme.
— Je n’en doute pas ! Je risquerais de me retrouver en mer !
— La mer est encore loin, protesta-t-elle avec un petit sourire. Merci, monsieur, finit-elle dans un murmure.
Il agita la main pour lui dire de ne pas continuer puis il détacha successivement les deux cadavres et les hissa à l’arrière de la barque, laissant, pour chacun, une jambe pendre à l’extérieur.
Il expliqua :
— On ne va pas s’embarrasser de les lester. Arrivés plus au large, je les pousse un peu et ils basculent par-dessus bord. Bon voyage vers l’enfer !
Elle hocha la tête sans rien dire mais il avait vu les larmes qui recommençaient à couler.
— Embarquez ! lui dit-il. J’ai détaché l’amarre et je tiens l’étrave.

la Loire

Quand elle se fut assise au banc de nage, il donna une forte poussée au bateau qui cula dans le petit canal conduisant au fleuve, et flotta alors librement. Il avait sauté dedans. Il enjamba le banc en s’appuyant à l’épaule de la femme qui tressaillit. Mais il était déjà rendu de l’autre côté, entre les deux corps, et s’était assis à l’arrière. Il regardait la femme. Elle avait un visage carré à la carnation claire, adouci par un petit bonnet blanc fixé sous le menton. Elle saisit l’un des avirons et, se mettant debout, poussa dessus pour déhaler le canot en dehors des roseaux, vers le fleuve. Là, le courant prit le bateau dans son étreinte immense, mais la femme, qui avait repris sa place, tira sur les avirons et profita d’un contre-courant au ras des roseaux pour remonter lentement de deux cents mètres vers l’amont. Là, après avoir longuement regardé vers l’amont puis vers l’aval, elle pointa l’avant vers le milieu du fleuve et, à grands coups de pelles elle emmena le léger bateau vers le mitan du lit. Le vent d’ouest avait fraîchi et leur sifflait aux oreilles. À un moment, elle cria à Kerstrat :
— Vous pouvez les jeter à l’eau ! La veine du courant devrait les emmener au moins jusqu’à Paimbœuf, à trois lieues d’ici, et même jusqu’à la mer, si la mer veut de ces démons ! ajouta-telle en crachant dans le fleuve.
Le premier corps bascula et se mit à dériver, flottant entre deux eaux. Le second demanda un peu plus d’efforts mais il suivit finalement son compagnon. Plusieurs goélands les survolèrent en poussant leurs cris rauques puis se posèrent sur l’eau, derrière eux. Ils avaient repéré les cadavres à la  dérive. La jeune femme manœuvra le bateau et pointa son avant vers le clocher de Cordemais. Le canot était maintenant plus léger et elle eut vite fait de rejoindre les roselières du bord, bien en aval de son point de départ. Là, elle retrouva le contre-courant dont elle avait joué au départ, sans doute dû au mouvement de la marée, pensa Kerstrat. Mais il ne voulait pas obliger la femme à parler. Il devinait qu’elle était inquiète à la façon dont elle tournait souvent la tête d’un côté et de l’autre. Bientôt, elle retrouva le petit canal entre les roseaux qui lui permit d’échouer le canot près de l’arbuste au tronc duquel elle l’amarra prestement. Ils reprirent en silence le chemin vers l’auberge.
— Vous passiez par hasard, monsieur ? demanda-t-elle en le regardant de ses yeux bleus.
— Je cherchais le passeur, répondit-il.
— Mon pauvre monsieur, le passeur ne passe plus grand chose avec les événements, s’anima la femme. C’est mon époux. Il sort encore avec son fûtreau mais c’est pour pêcher et quelquefois pour transporter des marchandises sur cette rive, uniquement. Les autorités patrouillent sur la Loire et gare à ceux qui voudraient pactiser avec les bandits du Haut-Poitou, sur l’autre rive, les paydrets, les hommes de Charette !
— Les paydrets ?
— Ce sont les gens du pays de Retz dont la grande ville se trouve un peu plus haut, Rezé. Et pourquoi traverser ?
Il se tourna vers elle et plongea ses yeux marron dans les yeux bleus de l’aubergiste.
— À vous, je vais le dire : parce que je suis un chouan et que je veux rejoindre Charette.
— Après coup, j’ai bien pensé à quelque chose comme ça. Dame, tout le monde n’a pas un grand poignard comme le vôtre ainsi qu’un pistolet !
Il sourit et demanda :
— C’est quoi, un fûtreau ?
— Une petite gabare, un chaland. Notre fûtreau est long d’une dizaine de mètres et dispose d’une cabane à l’arrière. Mon mari peut dresser un mât pour hisser une voile carrée quand il veut remonter vers Angers. Mais par les temps qui courent, il n’en a plus l’occasion.
— Et vous croyez qu’il ne pourrait pas traverser ici ? La Loire fait combien de large ? Cinq cents mètres ?
— Oh ! Pas loin de quatre cents brasses. Je ne connais point trop vos mètres. Mon mari est un ancien marin et il parle plutôt de trois encablures.
— Je vois, répondit brièvement Kerstrat.
Après un instant il reprit :
— Il n’est pas question de transporter mon cheval. Vous avez gagné tout à l’heure le milieu du fleuve ?
— Non. Nous nous sommes écartés d’une encablure seulement.
— Nous n’avons pas vu ces bateaux patrouilleurs, je crois. Je vous observais ; vous étiez soucieuse et vous regardiez tout le temps de chaque côté. Eh bien, lorsque la nuit tombe, ne serait-il pas possible de traverser tout le fleuve et de me déposer ?
— Vous savez, monsieur, cela ne dépend pas de moi. Il faudra poser la question à mon mari. Je ne connais pas bien l’autre rive, et traverser de nuit n’est pas facile.
— Vous avez raison. Je demanderai à votre mari.
Ils entrèrent dans l’auberge et la femme lui proposa un pichet de Muscadet, qu’il accepta avec plaisir. Le vin était sec et fruité et il en but deux verres. Il prenait conscience que sa gorge était sèche et qu’il avait très soif. Il demanda s’il pouvait rentrer son cheval dans l’écurie puis, sur une réponse positive, il sortit et s’occupa de sa monture.