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Le chevalier Kerstrat, chouan des Lumières

Ce roman évoque la vie d’un jeune aristocrate breton du dix-huitième siècle. Il était l’oncle d’une des trisaïeules de mon épouse. Il fut fusillé par les républicains à Brest en octobre 1795. Il avait vingt ans. J’avoue avoir été fasciné depuis des dizaines d’années par son histoire.

Événements historiques

Je me suis efforcé de restituer les événements historiques auxquels il a été mêlé : Il s’est porté volontaire dans la Garde nationale de Paris en 1792. Ce choix signifie bien qu’il était lui aussi – pourtant le fils d’un comte – un adepte des idées généreuses des Lumières qui inspirèrent les débuts de la Révolution. Les tenants des idées nouvelles se recrutaient dans toutes les classes sociales.
J’ai évoqué dans plusieurs endroits les événements historiques éclairant la vie de Jean de Kerstrat : Comment comprendre autrement que ce jeune aristocrate choisisse de s’engager comme simple soldat, déserte pour guerroyer aux frontières dans un régiment d'émigrés, participe à un débarquement risqué et achève son parcours à deux pas du château paternel dans la clandestinité après avoir traversé en tous sens la Bretagne au sein d’une armée de paysans ?
Palais des Tuileries Quant à la peinture de la Révolution, je ne suis pas historien – mais qu’est-ce que l’Histoire ? explication, interprétation, représentation ? – et je n’entrerai pas dans le débat entre l’historiographie dominante, faisant référence à une grille d’analyse marxiste, représentée par Albert Soboul, et sa mise en cause en 1978 par François Furet et Denis Richet. De l'eau a coulé sous les ponts depuis, mais... Je reconnais avoir adopté la thèse de ces derniers dans ce roman mais j’ai surtout voulu me mettre à la place de ce garçon, quittant l’adolescence dans une période très troublée et essayant de comprendre sans a priori le monde dans lequel il entrait. Pour Kerstrat, il y a bien eu un dérapage de la Révolution le 10 août, et on est passé d’un immense espoir de grandes réformes populaires proposées par Turgot puis Necker, propositions soutenues plus tard par les écrits de la fille de ce dernier, Mme de Staël, ou Benjamin Constant, à un régime de Terreur qui s’est emballé de plus en plus. Kerstrat quitte la Garde nationale et déserte après les massacres de septembre.
Il est vraisemblable qu’il se soit trouvé aux premières loges, la journée du 10 août, qui vit l’attaque des Tuileries et l’arrestation de la famille royale. J’ai usé de mon privilège de romancier pour le mettre au premier rang des gardes nationaux dans la cour du palais des Tuileries. Incidemment celui-ci fut incendié non par la Commune de cette époque mais par celle du xixe siècle, le 23 mai 1871. Le jeune homme déserte donc après les émeutes sanglantes de septembre et les massacres dans les prisons. Il combat les républicains en Allemagne dans les rangs du régiment Loyal-Émigrant. Il débarque avec l’armée des émigrés à Quiberon en juin 1795 et fait ensuite partie de « l’armée rouge », conduite par son cousin le chevalier de Tinténiac jusqu’à Coëtlogon, où le général est tué. J’ai raconté le trajet de l’armée en m’appuyant sur des relations diverses. Son rôle dans tous ces événements apparaît peu à peu au cours des deux interrogatoires qu’il a subis, depuis le collège de Rennes jusqu’à son action de partisan chouan dans la région de Briec en Finistère. Il répond aux questions en essayant de minimiser ce rôle.

Louise du Bot du Grégo

Sa cousine, Louise du Bot du Grégo, a joué un rôle trouble dans ces événements. Nous sommes sûrs qu’elle était un agent double dans l’épisode ultérieur de l’embuscade de La Bruffière au cours duquel le général vendéen François de Charette faillit être pris. Le 2 janvier 1796 Charette est au château de la Bruffière, supposé sûr, en compagnie de plusieurs dizaines de compagnons et de sa cour féminine parmi laquelle Louise du Bot, sa maîtresse. Dans la nuit, une colonne commandée par le général Travot investit le château. Mais les sentinelles veillaient et tout le monde a décampé. Charette fait un peu plus tard le compte de sa troupe ; il manque Louise du Bot. La suspicion à l’égard de la « terriblement belle » va naître de cet épisode.
Si l’on en doutait il suffit de lire le courrier que le général Hoche écrit au Directoire deux mois après (lettre datée d’Angers le 12 ventôse an IV - Archives de la guerre, armée des côtes de l’océan, B5, 34 ) :
« La personne qui m’a si bien servi depuis trois ans est la fille de la marquise du Grégo, dont il est question dans les notes jointes à votre lettre : quelques services rendus à propos m’ont gagné sa confiance, et les Royalistes n’ont pas fait un mouvement, ou noué une intrigue que je n’en fusse instruit sur le champ. Cette petite personne est aujourd’hui à Paris ; elle va réclamer ses biens qu’on a séquestrés tandis qu’elle était dans la Vendée, et qu’elle passait pour émigrée : je désirerais bien qu’on les lui rendît, tant à cause des services qu’elle a rendus que de ceux qu’elle pourrait rendre par son adresse. »
Comme on ne prête qu’aux riches, on l’a aussi accusée d’avoir trempé dans l’attaque de Coëtlogon. Dans mon roman j’ai suivi cette hypothèse. Je ne suis cependant pas sûr de cette responsabilité de Louise. Ainsi que je le fais dire à l’un des protagonistes, une armée de trois mille hommes ne passe pas inaperçue. Tinténiac avait attaqué Josselin, il avait été accroché à La Trinité-Porhouët par la colonne du général Champeaux forte de trois mille hommes également. Or Coëtlogon est seulement distant de cinq kilomètres… Il ne devait pas être trop difficile de suivre la trace des chouans.

Elle a été accusée d'avoir trahi également son mari et d'être cause de sa mort près de Médréac. L'historien Théodore Muret affirme le contraire.

" Tandis qu’il [ Antoine de Pontbellanger ] errait, proscrit et poursuivi, l’infidèle épouse avait renié son adversité, ses épreuves, pour une position doublement honteuse près du général en chef de la République : elle trônait en sultane favorite, dans l’éclat de son indigne pouvoir. Comme si cet avilissement ne suffisait pas, on lui a, de plus, attribué la mort de celui qu’elle avait abandonné : on a dit, imprimé, qu’elle le dénonça, qu’elle le fit arrêter et livrer au supplice.

Ceci, du moins, est tout à fait inexact. Madame de Pontbellanger, au contraire, obtint de Hoche un sauf-conduit pour que son mari pût s’embarquer et passer en Angleterre. Ce fut par Madame de Grégo, sa mère, qu’elle lui envoya ce passeport. M. de Pontbellanger, par un sentiment qui l’honore, refusa une faveur venue de pareille source ; il déclara sa ferme résolution de rester en Bretagne, et il y périt.

Certes, la mémoire de madame de Pontbellanger est loin de mériter aucun intérêt ; mais on doit dire la vérité pour tous, et le fait est que cette femme n’ajouta pas à ses égarements le trait de scélératesse qu’on lui impute. "

In Théodore MURET : Histoire des guerres de l'Ouest (tome 4 p.447)

Jean de Kerstrat et l'Histoire

Les documents concernant plus précisément Jean de Tréouret de Kerstrat sont réduits :
- Les deux procès-verbaux de Quimper et Brest, que j’ai utilisés, débarrassés des « À lui demandé…a répondu… »
- Le récit manuscrit de son arrestation, écrit par son cousin Ephrem Houël du Hamel, dont une copie a été donnée par la famille Capelle, descendant du chevalier Joseph de Tréouret, frère cadet de Jean-Marie et oncle de Jean Hyacinthe, mis en scène également dans le cours du roman. (cf. infra)
- Le témoignage de l’agent double (cf. infra) qui l’a dénoncé au Directoire de Quimper, le garde territorial Bertingen, en date du 8 vendémiaire an IV, le jour même de l’arrestation.
- Un autre interrogatoire (cf. infra), celui d’une jeune femme, qui eut lieu le 29 Janvier 1796 à Châteaulin, par Alain Duboishardy, directeur d'accusation de l'arrondissement, évoque incidemment Jean de Kerstrat. Il s’agit d’une jeune femme, Louise Garrec, qui dit avoir été contrainte de suivre l’équipée de Pont-de-Buis en juin 95, et qui accuse Kerstrat, « qu'elle sait avoir été depuis fusillé à Brest » d’avoir tiré sur l’instituteur d’Edern, Le Prédour, un coup de fusil qui « le coucha par terre ». Or Jean de Kerstrat se trouvait ce jour-là sur l’île de Wight. Les régiments embarquaient sur les transports pour rallier Quiberon. L'alibi est peu discutable : En reconnaissant avoir débarqué à Quiberon, le jeune homme sait qu’il va être rangé dans la catégorie des émigrés coupables d’avoir « porté les armes contre la République » et pour lesquels, conformément à l'article 7 du titre 5 de la loi du 25 Brumaire 1794, le châtiment est la mort.


L'Agence de Paris, Brottier

Il reste à parler du rôle très controversé de l'Agence de Paris, véritable service de renseignements et d'espionnage, aux ordres du comte de Provence et tendant souvent à déstabiliser son frère, le comte d'Artois. Deux thèses s'affrontent.

Selon le responsable du débarquement, le comte de Puisaye, l'Agence avait même projeté de le faire assassiner ! Il la rend responsable de manoeuvres pour faire échouer ce débarquement : manipulation de son second, d'Hervilly, qui manifesta une incompréhensible passivité alors qu'il aurait fallu lancer les troupes à travers la Bretagne, et ordres contradictoires donnés au chevalier de Tinténiac, commandant l'Armée Rouge, ainsi qu'à Lantivy et Jean Jan à la tête de la seconde colonne débarquée près de Quimperlé.

Selon l'historien Théodore Muret, l'Agence a sans doute manoeuvré pour embarrasser le comte de Puisaye. Mais, par exemple, Tinténiac était un chef trop expérimenté pour se laisser dicter sa stratégie ; même chose pour Lantivy et Jean Jan.


Assassinat de Le Prédour

Expédition de Pont-de-Buis

Les Anglais avaient livré de la poudre à canon aux chouans, en particulier en prévision du débarquement de Quiberon. Cette poudre étant mouillée, un groupe de chouans dont Pierre Guillemot, le "roi de Bignan" dans les Côtes-du-Nord, eurent la malencontreuse idée de la sécher en la faisant "frire" dans une poêle. L'un des chouans fumait tranquillement sa pipe ! Il arriva ce qui devait arriver, une terrible explosion tua plus d'une douzaine de chouans. Guillemot eut le visage criblé de poudre enflammée et fut entre la vie et la mort pendant des semaines.

Il fallait trouver un autre moyen de se procurer de la poudre. Le Conseil Général Royaliste du Morbihan décida simplement d'aller la chercher à la poudrerie de Pont-de-Buis près de Brest !

Voici le récit qu'on trouve sur le site de la commune de Pont-de-Buis :

"Afin de poursuivre les engagements de plus en plus nombreux chaque jour et pour aider au débarquement de Quiberon, le Conseil Général Royaliste retiré à Melrand dans le Morbihan résolut de se procurer de la poudre à Pont de Buis.
Dirigés par des officiers très décidés MM Lantury-Kervenno, de Leissegnes et Videlo, 500 chouans mal armés passant entre Gourin et Le Faouët atteignent Briec le 16 juin.
Le citoyen Campourcy, commissaire de la poudrerie, informé de la présence de cette troupe à Briec le 17 juin vers 11 heures du matin instruit le Département de ses craintes. Ne disposant que d'une centaine d'ouvriers et d'une garde d'une centaine de vétérans il demande secours à la Municipalité du Faou, puis décide de faire embariller et charger dans une gabarre à quai à Ty Beuz toutes les poudres terminées. Il n'a pas le temps d'exécuter son projet.
Passant par Pont Coblant, les Chouans arrivent à Saint Ségal vers midi et fusillent le curé jureur, réquisitionnent deux chevaux et charrettes. Ils atteignent Pont de Buis vers 1 heure de l'après midi. Au nombre d'environ 200, le gros de la troupe se tenant sur les hauteurs, ils attaquent la fabrique, enfoncent la porte qui se trouve au bout du levant et l'enclos et celle donnant du côté midi sur le bois taillis. Quant à la porte principale, le concierge est obligé de l'ouvrir.
Cette attaque a coûté à la poudrerie les fonds de la caisse, soit 18 000 livres, 16 à 17 milliers de poudre (compris ce qui fut jeté dans la rivière, des sacs et des draps).
Personne n'a été maltraité. A quatre heures, les Chouans étaient à Saint Ségal. Le retour dans le Morbihan se fait sans encombre par Plonevez du Faou, Landeleau, Saint Hernin… Les recherches menées par les troupes républicaines restent vaines."

Assassinats

Plusieurs personnes vont être assassinées ces jours-là dans le Finistère. On a dit que ces exécutions avaient été perpétrées par les chouans morbihannais. On peut aussi penser qu'il s'est agi de vengeances de chouans locaux qui avaient rejoint ceux du Morbihan.

A Edern, c'est l'instituteur Le Prédour qui est abattu.

A Briec, c'est le curé jureur, Goraguer, un pauvre homme à qui tous les paroissiens tournaient le dos et qui avait sombré dans l'alcool.

Il y eut d'autres règlements de comptes ; le plus souvent les victimes avaient auparavant écrit des lettres de dénonciation et des prêtres réfractaires avaient ensuite été arrêtés.

Pour Le Prédour, le jeune Jean de Kerstrat a été accusé du meurtre. On n'oubliera pas que ce meurtre a été exécuté le 17 juin 1795. Or Jean Hyacinthe était sur l'île de Wight devant Southampton, comme soldat du régiment Loyal-Emigrant, et avait embarqué sur un transport de troupes à cette date. Il ne pouvait donc à la fois être dans le Solent entre Wight et la côte anglaise et à Edern. La romancière Angèle JACQ dans son roman Les braises de la liberté disculpe le jeune homme du meurtre, commis selon elle par Lantivy, mais y fait assister le jeune Kerstrat.

Un autre élément doit être pris en compte, le témoignage (voir ci-dessous) d'une jeune fille arrêtée et interrogée en 1796, qui avait dû suivre contre son gré, dit-elle, la troupe de chouans en juin 1795, et qui témoigne que c'est le jeune Kerstrat, "qu'elle sait avoir été depuis fusillé à Brest", qui a achevé Le Prédour. Témoignage important. Mais alors on retombe dans le dilemme précédemment posé.

Serge DUIGOU, auteur d'une monographie sur Marie de Kerstrat, l'aristocrate du cinématographe, Ressac, 1987, page 17, évoque au début la famille de cette femme intrépide. Il penche en faveur de la culpabilité de Jean de Kerstrat dans ce meurtre :

"En 1795, à l'âge de 20 ans, le "chevalier de Kerstrat", officier royaliste, est de tous les coups de main antirévolutionnaires du secteur ; il recrute parmi les déserteurs du Finistère, est de l'expédition de Pont-de-Buis, trempe dans le meurtre de Le Prédour, instituteur à Edern, près de Briec. Mais il est trahi par des infiltrés dans les rangs chouans et finit fusillé à Brest le 16 vendémiaire an quatre."

Si l'on fait l'hypothèse que Jean de Kerstrat était bien dans le Finistère le 17 juin 1795, pourquoi déclare-t-il qu'il a débarqué avec l'armée des émigrés à Quiberon ? Il sait bien que cela va entraîner le chef d'accusation d'avoir pris les armes contre la République, puni de la mort, conformément au fameux article 7 du titre 5 de la loi du 25 Brumaire 1794, section première, concernant les émigrés. Il connait parfaitement cet article ! Beaucoup de ses camarades de combat en Allemagne ont été guillotinés ou fusillés par référence à cette loi. On peut difficilement imaginer qu'il offre ainsi à ses juges l'occasion de le faire fusiller par l'aveu d'un débarquement imaginaire... La déclaration de Louise Garrec le dénonçant comme le meurtrier de l'instituteur n'interviendra que sept mois plus tard, et quatre mois après son exécution.

Donc il ne pouvait pas être dans le Finistère le 17 juin. Le témoignage de la jeune fille est discutable. Elle a fait une confusion. Ou on lui a dit que c'était un Kerstrat. Mais lequel ? On ne le saura pas. Ou enfin ce n'était pas un Kerstrat.

Interrogatoire de Louise GARREC

Source :

Diocèse de Quimper et de Léon - Bulletin diocésain d'histoire et d'archéologie – 1911 – 11ème année - et 1918

« Interrogatoire de Louise Garrec (arrêtée la veille 28 janvier),du 9 Pluviôse an IV (29 Janvier 1796), à Châteaulin, par Alain Duboishardy, directeur d'accusation de l'arrondissement de Châteaulin.

« Elle répond avoir été domestique au ci-devant couvent de Sainte Catherine, à Quimper, et n'avoir pas de domicile depuis sa sortie du dit couvent ; depuis lors, elle a demeuré environ un mois à Quimper, chez des amis, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre ; qu'elle n'a quitté Quimper que lorsqu'elle avait entendu dire que l'on devait arrêter les religieuses ; qu'elle se retira à Briec, chez des personnes fidèles comme elle, et qu'elle a refusé de nommer ; elle y était en secret chez un cultivateur, avec une autre sœur converse de Sainte Catherine ; qu'elles logeaient dans un appartement séparé de la maison principale et qu'elles se cachaient dès qu'elles entendaient du bruit ou le chien aboyer.

Il y a environ deux ans (Janvier 1794) qu'elle a quitté Quimper pour Briec ; au bout d'un mois, elle alla au grand Ergué, puis à Quimper, de là, à Gouézec, au village de Gars-an-Sant, avec une sœur converse de Sainte Catherine ; que, de là, elle fut à Crozon, d'où, peu après, elle alla à Combrit, au château de Kersalaun ; que quand elle s'est rendue à Quéménéven, c'était pour prévenir le Curé et l'instituteur de se sauver, parce que les chouans voulaient les assassiner ; elle ajoute que tout le monde tremblait à son arrivée, parce que le bruit courait qu'elle y était venue de la part des chouans. Elle connaissait leurs projets pour s'être trouvée avec eux et voici comment : étant à Saint-Voazec, un homme déguisé, qu'elle reconnut après pour un prêtre (parce que cet homme ayant voulu plaisanter avec elle et voyant qu'elle avait quelque appréhension de ses approches, tira un mouchoir qu'il avait autour de la tête et lui fit voir sa calotte pour la rassurer) ; que cet homme lui dit qu'il était venu la chercher pour aller au château de Trévaré, où elle fut et y trouva des chouans rassemblés et des amas de fusils à deux coups et autres armes ; qu'elle fut interrogée par cinq ou six d'entre eux, sur les différentes arrestations faites et ce qu'on disait des chouans ; qu'elle leur fit ensuite voir le passeport ou certificat qu'elle avait eu du citoyen Kerincuff lors de sa sortie d'arrestation, lequel fut déchiré par ces particuliers ; qu'on l'invita aussi à déchirer ses assignats si elle en avait, qu'elle fut forcée de suivre les chouans et qu'on l'habilla en homme, d'un habit jaune, avec des épaulettes jaunes et blanches, et qu'elle fut armée d'un sabre et de pistolets ; puis les chouans se rendirent à Edern où, ayant rencontré l'instituteur, ce dernier leur demanda leurs passeports ; que les chouans lui répondirent qu'ils allaient les lui faire voir, et qu'aussitôt Kersalaun lui donna un coup de sabre sur une joue et que Kerstrat, qu'elle sait avoir été depuis fusillé à Brest, lui tira un coup de fusil et le coucha par terre.

Que les chouans, cheminant vers Briec, ayant rencontré le Curé qui revenait d'Edern, deux d'entre eux lui dirent qu'ils allaient le conduire chez lui et qu'il ne lui fut point arrivé de mal ; qu'ils furent en effet chez lui ensemble ; que lorsqu'ils eurent monté avec lui dans sa chambre, ils lui demandèrent toutes les clefs, et que le Curé dit à sa servante de les donner et qu'elle pouvait prendre son habit et sa soutane pour récompense de ses services, parce que, dans une heure au plus, c'était fait de lui ; qu'il descendit lors avec ces deux particuliers, qu'elle dit ne pas connaître, mais qu'aussitôt descendu dans la cour, il reçut de l'un d'eux un coup de fusil et de l'autre un coup de sabre dans le ventre.

Que, le lendemain, elle se rendit avec la troupe des chouans au bourg de Gouézec, et que là quinze ou seize d'entre eux entrèrent dans la cour du presbytère et y rencontrèrent le Curé, qui allait en sortir pour dire sa messe, ce qu'elle soupçonna, parce qu'il tenait en main une petite bouteille ; que voyant différents particuliers chez lui (il pensa que c'était pour chercher à boire), vu qu'il avait logé depuis peu une barrique de vin. Rentré chez lui, on lui dit de monter dans sa chambre et, quand il y fut rendu, il reçut un coup de fusil ; aussitôt, il saisit un crucifix, se jeta hors de sa chambre, et roula dans l'escalier en disant à sa servante de le secourir.

Qu'après cette expédition, ils prirent ensemble la route du Pont de Buis ; qu'en passant devant Saint-Ségal, ils trouvèrent le Curé, non loin de sa maison, avec un citoyen qu'elle connaissait pour avoir été instituteur à Cast; les chouans leur dirent de se mettre à genoux pour être tirés, mais un des chouans dit qu'il connaissait cet instituteur, et défendit de lui faire du mal. On lui dit alors de se retirer promptement, ce qu'il fit et, à l'instant, on tira un coup de fusil à ce Curé.

Les chouans allèrent ensuite prendre plein une charrette de poudre au Pont de Buis; puis, revenant, elle les suivit jusqu'à Plevin, près Carhaix, d'où elle s'échappa de leurs mains sous prétexte d'aller chercher du lait ; de là elle alla à Quéménéven où elle a été arrêtée. Elle a dit que son père était un noble du côté de Rennes, où il était avocat ; qu'il vint à Landévennec, où il épousa Jeanne Le Meur ; qu'elle a un oncle, nommé d'Hervé, du côté de Vannes, qui s'est émigré.


Capture de Jean de Kerstrat par les Bleus - Récit d'Ephrem Houel du Hamel

Houel du Hamel document

Monographie manuscrite écrite par Ephrem Houel du Hamel, cousin de Jean Hyacinthe de Tréouret. Copie du document aimablement transmise par la famille Capelle, descendante du chevalier Joseph de Tréouret de Kerstrat qui était l'oncle de Jean Hyacinthe de Tréouret.


Le voyageur qui examine d’un œil curieux les noms inscrits sur la colonne mortuaire de la chapelle consacrée aux victimes de Quiberon peut lire parmi eux celui de Tréouret de Kerstrat. C’est avec une sorte de justice qu’il y est placé puisque deux gentilshommes de ce nom faisaient partie de l’expédition. Cependant leur dépouille mortelle ne fut point réunie à celle de leurs compagnons, ce n’est point là qu’ils tombèrent comme le dit l’inscription, hic ceciderunt. Tous deux parvinrent à se soustraire à l’horrible « écatombe » (sic), le chevalier de Kerstrat ancien page de Louis XV, l’un d’eux après une grave blessure fut assez heureux pour trouver une retraite sûre et vécut encore un grand nombre d’années, mais le jeune Jean de Kerstrat son neveu fut tué à quelques jours de là dans le Finistère, selon le récit véridique qui m’en a été fait par des témoins oculaires.

Au centre de la Cornouaille, entre la ville de Quimper et le versant méridional des Montagnes Noires, se trouve la paroisse de Langolen, qui touche à celle de Briec, célèbre par ses bons chevaux. C’est là que la famille de Tréouret de Kerstrat possédait depuis des siècles l’antique manoir de Trohannet, domaine héréditaire de l’aîné de la maison. La branche aînée se composait à l’époque de la Révolution du Comte Jean Marie Tréouret de Kerstrat, dont la mère était une Robien, de sa femme Julie Marie Charlotte du Bot du Grégo, fille du comte du Grégo et de Mademoiselle Huchet de la Bédoyère ainsi que de leurs sept enfants, deux garçons et cinq filles tous en bas âge. Possesseur de vastes domaines et jouissant d’une influence considérable dans la contrée, le Comte de Kerstrat fut en but (sic) l’un des premiers aux recherches et aux vexations dont la noblesse était alors victime. Il essaya pendant un long temps de tenir tête à l’orage. Il y était d’ailleurs encouragé par les populations du voisinage dont il était adoré, mais son château ne tarda pas à être pillé par les bandes de forcenés qui couraient le pays. Sa tête même fut menacée, il se vit contraint de se réfugier en Angleterre avec sa femme, sa fille aînée qui avait épousé le Comte de Beauvoir et son fils aîné Jean Hyacinthe, enfant de 15 ans, qui depuis quelques années avait quitté le toit paternel pour suivre les cours du collège de Rennes. Les autres enfants resteront en France sous la garde de Mademoiselle Thérèse de Tréouret, sœur du Comte, qui réussit à protéger l’enfance des enfants de son frère. Avec le comte de Kerstrat avait aussi émigré son frère Joseph de Kerstrat dit le chevalier, fort connu pour ses exploits cynégétiques et dont il est parlé dans les romans de M. de Kératry sous le nom de Jobic Kerstrat.

La famille de Kerstrat formait à Londres un centre de parents et d’amis qui cherchaient à pallier les douleurs de l’exil par une douce intimité. C’était d’abord le marquis du Bot du Grégo , frère de Madame de Kerstrat, sa femme née de la Caunelaye, leur fille unique, Madame la comtesse d’Amphernet de Pontbellanger, qui épousa en secondes noces le général Baron Bonté. On remarquait aussi dans l’intimité de la famille un jeune homme de petite taille, un peu boiteux, charmant cavalier d’ailleurs et qui joignait à l’esprit le plus vif et le plus délicat la grâce et la distinction de l’illustre famille dont il descendait. À voir dans un cercle de dames ce petit gentilhomme aux belles manières, dont les mains fines et blanches ne semblaient faites que pour broder au tambour des bergères de Wateaus (sic) on eut (sic) jamais deviné le hardi partisan qui traversa plusieurs fois à la nage les eaux du Morbihan, pour porter les instructions des vaisseaux alliés à l’armée de Sombreuil, le combattant de Quiberon, le chef illustre des chouans du Morbihan, le héros de Coëtlogon, le chevalier de Tinténiac enfin, digne de son ayeul (sic) signalé au combat des Trente comme le « mieux faisant » de la journée. Tinténiac était petit-fils d’une demoiselle de Kerstrat, laquelle avait épousé son grand-père paternel. Cette Dame était tante du chevalier de Kerstrat, celui-ci était donc oncle à la mode de Bretagne du chevalier de Tinténiac. Parmi les amis et parents de la famille de Kerstrat on comptait encore deux jeunes bretons, le comte Ange de Guernizac et le chevalier du Brieuc.

Au premier signal de l’expédition de Quiberon toute la jeunesse de l’émigration se leva et trois mille hommes d’élite, dont un grand nombre étaient des officiers de Marine, partirent pour la Bretagne où ils étaient attendus avec la plus ardente anxiété par les populations. Au nombre des premiers qui s’offrirent furent les cinq amis Joseph et Jean Hyacinthe de Kerstrat, Tinténiac, de Guernizac et le chevalier du Brieuc.

Ce n’est pas ici le lieu de peindre l’affreuse tragédie qui succéda à des mesures si bien prises, on sait comment la division s’étant mise parmi les chefs dans le commandement de l’armée royale, le général Hoche sut en profiter et comment les trois mille émigrés furent égorgés dans le voisinage d’Auray.

Dès l’instant du débarquement une petite expédition fut envoyée par d’Hervilly sur la côte de Sarzeau ; elle était commandée par Tinténiac qui prit avec lui ses amis et qui peu de temps après fut tué dans un combat à Coëtlogon près de Ploërmel. Le chevalier de Kerstrat blessé de deux balles, parvint à se cacher dans un village des environs de Sarzeau, non loin du château du Grégo, habitation de Madame de Pontbellanger. Les braves gens qui l’avaient recueilli mourant lui creusèrent un réduit près de leur chaumière. Sa nourriture lui était apportée par un chien qu’il avait dressé à cet effet. Plus tard et dès les premières pacifications, il revint dans sa famille et fixa sa demeure à Rosporden où il épousa Mademoiselle Julienne Mahé de Berdouaré. Jean Hyacinthe de Kerstrat et son ami du Brieuc, chargés d’une mission dans le Finistère, se tinrent quelques jours à l’abri dans la commune de Brec’k puis ils continuèrent leur chemin vers Briec. Ils avaient rencontré en route le comte de Guernizac, échappé comme eux au désastre de Quiberon. Ces trois messieurs se réfugièrent dans le village de Langolen où la famille Le Grand accueillit avec joie les fugitifs ; on leur fit une cachette dans une «brousse» de houx, où chaque jour on leur portait à manger.

 

Cependant on ne tarda pas à connaître à Quimper l’arrivée de chefs royalistes échappés au massacre de Quiberon et l’on redoutait leur présence dans les campagnes, surtout celle du jeune de Kerstrat, dont malgré le jeune âge on craignait l’influence.

Des espions partis de Quimper parcouraient le pays et le château de Trohannet était spécialement visité. Il n’était alors habité que par une vieille servante de Mademoiselle de Kerstrat à laquelle elle semblait toute dévouée. Cette femme, gagnée par un des émissaires chargés des perquisitions, se décida à livrer le neveu de sa bienfaitrice. Le jeune de Kerstrat prit confiance en elle et lui confia le secret de sa retraite. Cette femme qui affectait les dehors de la plus haute dévotion et qu’on appelait dans le pays «la bonne sœur» vint trouver les trois amis et les engagea à se rendre sans crainte au château où ils seraient mieux que dans leurs branchages de houx ; elle les assura que les « bleus » étaient persuadés qu’ils avaient été fusillés et que personne ne viendrait les chercher au château. « Il y a encore, leur dit-elle, deux lits qui ont échappé au pillage ; ils pourront vous servir à vous et à vos deux amis. »

Le trop confiant jeune homme, qui désirait avec ardeur revoir le toit paternel dont il était absent depuis près de douze ans, crut cette malheureuse et engagea ses deux camarades à accepter chez lui l’hospitalité qu’il espérait pouvoir leur offrir. Cependant le comte de Guernizac, plus âgé et plus expérimenté que son cousin, ne se rendit pas aussi facilement ; il se défiait disait-il de l’air et du langage de cette femme, son parler doucereux et obséquieux ne rappelait en rien cette parole cordiale sympathique et fière du féal Breton parlant à son chef de clan. Il partit donc, heureusement pour lui, malgré les instances de Kerstrat et parvint à gagner les bords de la mer près de Concarneau, où caché chez de braves paysants (sic), il put attendre des jours plus calmes. Du Brieuc consentit à suivre Kerstrat et tous deux se dirigèrent au brun de la nuit vers Trohannet.

 

Au moment où ils passaient sur la chaussée de l’étang près du moulin, pour se rendre dans la cour du château, la meunière Clémence Sizorn, qui avait été avertie de l’arrivée dans le pays de son jeune maître, s’élança vers lui et tenta de l’arrêter ; elle avait été sa nourrice et conservait avec lui la liberté de son langage. Elle le tutoyait et l’appelait par son petit nom. « Ne va pas plus loin, lui dit-elle, cher Mabic je t’en conjure, je me méfie de « la bonne sœur », je trouve qu’elle va trop souvent donner à manger aux pigeons ! Le colombier me fait peur ! Elle en a toujours la clef dans sa poche ! » C’était en effet dans le vieux colombier que la misérable femme donnait rendez-vous aux espions de Quimper ! « Et puis, ajouta Clémence, j’ai fait un rêve cette nuit, Mabic, je t’ai revu tout plein de sang, toi que je n’ai plus embrassé depuis si longtemps ! » – « Ma bonne Clémence, répondit Kerstrat, ne crains rien de « la bonne sœur », c’est, tu le sais, l’élève de ma tante, elle met en elle toute sa confiance et m’a fait dire qu’elle en répondait. » – « Ta tante, Mabic, a trop de confiance en certaines gens qui flattent ses idées ! N’entre pas au château au nom des saints Anges, ce serait ta mort ! » En disant cela la pauvre femme s’était jetée aux pieds de son jeune maître et le conjurait en éclatant en sanglots de prendre garde à lui. Mais Kerstrat ne pouvait se résoudre à quitter ainsi les lieux où s’était passée son enfance qu’il voyait à quelques pas devant lui et qui lui rappelaient tant de doux souvenirs. Plein de loyauté il ne pouvait supposer la trahison, plein de courage il la bravait.

Il releva et consola de son mieux la pauvre meunière et suivi de son ami du Brieuc, il entra sous le toit de ses pères. Tout avait été préparé avec soin pour leur réception, les meubles brisés ou enlevés avaient été remplacés par ce qu’on avait pu trouver de mieux pour y suppléer. Un souper succulent était offert à l’appétit de deux jeunes gens qui depuis longtemps n’avaient eu d’autre nourriture que du pain noir et de grossiers alimens (sic). Les caves du château avaient été pillées et tout le vin qu’on n’avait pu boire ni emporter avait été répandu dans la cour. Cependant comme par hasard il se trouvait sur la table une bouteille d’excellent vin, qui devait aussi jouer son rôle dans ce drame affreux.

En effet, du Brieuc qui ne buvait que de l’eau s’abstint d’y toucher, mais le jeune Kerstrat la but facilement à lui tout seul. Or d’après les récits qui ont été faits ce vin avait été sophistiqué (sic) : on y avait introduit une certaine quantité d’opium dont les effets ne tardèrent pas à se faire sentir. Kerstrat sentit arriver le sommeil et attribua lui-même cet assoupissement au bonheur de se retrouver au foyer paternel. Bientôt les jeunes gens profitèrent des lits qui leur avaient été préparés et se couchèrent.

Vers deux heures du matin un léger bruit se fit entendre à la porte. Du Brieuc qui ne dormait pas, chercha à réveiller son ami mais ses tentatives furent vaines, la porte forcée, et plusieurs hommes armés entrèrent dans l’appartement. C’était une petite pièce boisée située au rez-de-chaussée. Du Brieuc ouvrit la fenêtre et sauta dans le jardin. Il espérait que Kerstrat qu’il avait enfin réveillé de son lourd sommeil allait le suivre, mais il n’en fut point ainsi.

Celui-ci saisi par les sicaires chargés de son arrestation comprit le sort qui lui était réservé et se défendit avec la rage du désespoir ; ne pouvant s’emparer de sa personne, on tira sur lui plusieurs coups de fusil dont on voyait encore naguère les trous dans les lambris de la petite chambre. Une balle lui avait brisé le bras gauche et plusieurs autres lui avaient fait de douloureuses blessures ; le malheureux ne put résister plus longtemps et fut forcé de se rendre.

Il fut immédiatement conduit à Quimper où le jour-même il fut interrogé par les autorités de la ville. Son interrogatoire est une page éloquente de l’histoire de ce temps. On trouve d’un côté une sorte de bienveillance et d’intérêt de la part des magistrats, on ne l’interroge que pour la forme, on s’abstient de toute parole blessante, on sait hélas qu’il est condamné d’avance, mais au moins ce ne sera pas sa ville natale qui en aura l’odieuse mission. Quant à lui c’est la loyauté du Breton unie à la prudence, au sang-froid et à la dignité personnelle la plus exquise. Il avoue franchement tout ce qui le regarde, il ne nomme personne de ceux qui l’ont reçu chez eux, ni de ceux qui l’ont accompagné, excepté du Brieuc qu’il ne pouvait nier parce qu’il se trouvait avec lui lors de son arrestation et que d’ailleurs il avait pu échapper. À ces gens qui connaissaient sa famille et lui-même il dit en riant qu’il est de Quimper ! Ce qu’ils savaient aussi bien que lui car sans doute ils avaient assisté à son baptême et en avaient peut-être savouré les dragées. Ce fut en effet un jour de fête dans la cité armoricaine, celui où le fils premier-né du comte de Kerstrat et de Mademoiselle du Grégo prit naissance dans ses murailles et nul n’eût pu prédire que cet enfant vint (sic) ans plus tard serait arrêté errant et fugitif dans le château de ses pères et traîné percé de coups devant les juges dont la mission était de l’envoyer à la mort.


L'agent double Bertingen

Copie du procès-verbal d'audition du Garde territorial Bertingen qui joua le rôle d'agent double et fit arrêter Jean de Kerstrat.


8 Vendémiaire an IV (1er Octobre 1795) (le vendredi soir 4 vendémiaire est donc 4 jours avant l'arrestation et l'interrogatoire),

« Ce jour, se sont présentés devant le Directoire du Département, les citoyens Jean Moguen et Arnoult Bertingen, soldats de la garde nationale de Quimper.

Bertingen a déclaré que, le vendredi soir, 4 de ce mois(vendémiaire), étant à Trohanet, d'après l'invitation qui lui en avait été faite, étant au lit, il entendit entrer quelqu'un dans la chambre; que s'étant réveillé,il vit un homme ayant une chandelle à la main et fumant sa pipe ; que cet homme s'étant approché de lui et l'ayant considéré, lui demanda s'il avait son congé, s'il était d'Ostende ; à quoi il répondit qu'il était Belge. Qu'alors le considérant fixement, lui, Belge, alluma aussi sa pipe et dit à cet homme venu dans sa chambre, costumé en homme de campagne, qu'il ne lui paraissait pas qu'il fût un paysan et qu'il le croyait chouan. Alors, cet inconnu lui déclara que le fait était vrai et demanda à lui, Bertingen, s'il voulait prendre parti avec lui ; à quoi Bertingen répondit qu'il y consentait. Sur ce, l'inconnu dit : « Je vous ferai savoir, dans quelques jours, où sont les chouans, pour les rejoindre.

Le lendemain, samedi, Bertingen fut averti, par lettre adressée à Trohanet, de se tenir prêt pour se rendre, le soir, au lieu du rassemblement, où on le conduirait. Le soir arrivé, le meunier de Trohanet vint lui dire que les chouans étaient prêts. Qu'en effet, il trouva deux chevaux équipés, sur l'un desquels lui Bertingen monta ; on y mit quatre bouteilles de vin. Le meunier monta l'autre, et prit en croupe une religieuse qui est à Trohanet. Ayant pris à droite, ils se rendirent à une ferme, où il se trouvait dix à douze chouans, armés de fusils à deux coups, de pistolets, de sabres. En entrant dans la cuisine, lui, Bertingen, reconnut le nommé du Cap, de Briec; il croit aussi qu'un nommé Meniel, de Briec, y était. Que le même individu qui s'était rendu dans sa chambre, à Trohanet, y était également, ainsi que du Brieux Victor ; que là on lui a demandé : « Este-vous des nôtres »? A quoi il répondit que « oui ». Qu'on lui fit boire du vin, et la conversation devint indifférente. Après quoi, du Brieux et l'individu qui l'avait vu à Trohanet lui dirent : « Retournons à Trohanet, nous y passerons quelques jours et, mardi au soir, nous reviendrons ici, où se fera le rassemblement auquel doivent se rendre neuf déserteurs, et l'on partira pour se rendre dans le Morbihan ».

Bertingen ajoute que son but dès Ie commencement, n'était que de rendre service à la République en livrant les chouans ; il crut ne courir aucun risque de passer quelque temps à Trohanet, en attendant que son camarade vînt lui apporter du linge blanc. Qu'il avertit ceux de la maison et les deux chouans que son camarade viendrait, qu'il ne fallait avoir aucune défiance et que, probablement, il l'enrôlerait aussi.

Le lendemain, le camarade étant arrivé, il lui donna connaissance de ce qui s'était passé; qu'il fut convenu que Moguen partirait le lendemain pour Quimper, où il prendrait ses mesures pour faire arrêter les deux chouans qui étaient à Trohanet. En conséquence de quoi, les ordres ont été donnés, et Tréouret arrêté.

source :

Notices sur les paroisses du diocèse de Quimper et Léon par MM. PEYRON et ABGRALL - Paroisse de Langolen - p.136-138 in Bulletin diocésain d'histoire et d'archéologie 1918