Le chevalier Kerstrat*

chouan des Lumières

Chapitre 1 | Chapitre 3 | Chapitre 11

Préambule

Jean Hyacinthe de Tréouret de Kerstrat est né au XVIIIe siècle, entouré de bonnes fées, dans un château du Finistère.
Il avait pris parti avec passion pour les idées des Lumières, la liberté, la justice, et s’enthousiasmait pour la Révolution en marche. Il s’était engagé à Paris, lui, le fils d’un comte, comme volontaire dans les Gardes nationaux.
Mais les atrocités commises au nom du peuple, les flots de sang innocent, la Terreur en marche le jettent sur les chemins allemands des armées d’émigrés. Il débarque avec eux à Quiberon en 1795. Il court les chemins creux avec Tinténiac, Cadoudal et les chouans de « l’Armée Rouge ». Il rejoint finalement le château paternel dressé sur les contreforts des Montagnes Noires pour y poursuivre la lutte dans l’ombre, où se cachent les traîtres.
Il avait rencontré à Rennes à dix-sept ans une jeune femme qui en avait fait son amant par dépit. Mais elle va en tomber amoureuse et Jean ne peut quant à lui l’oublier.


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Chapitre 1. Chouans

Il se rĂ©veille. Il est gelĂ©. L’humiditĂ© monte du sol malgrĂ© le matelas de fougères et les sacs de jute empilĂ©s. Il est très tĂ´t mais le soleil de septembre traverse les fourrĂ©s d’ajoncs et de houx au sein desquels ils sont gĂ®tĂ©s comme des sangliers dans leur bauge. Il a entendu pendant la nuit un passage de harde et les glapissements d’un renard en chasse. Il Ă©ructe un bref ricanement ; c’est lui, la proie, pour l’instant. Ses habits de paysan sont adaptĂ©s Ă  la vie qu’il mène mais ils le protègent mal nĂ©anmoins des nuits fraiches de cette fin d’étĂ©. Des ondĂ©es arrivent un peu trop souvent, poussĂ©es par le vent de la mer d’Iroise, et refroidissent l’atmosphère. Le château de Trohanet est tout près, mais aussi inaccessible que du temps oĂą il bivouaquait près d’Ostende en Belgique, dans l’armĂ©e des Ă©migrĂ©s.
Pas d’autre choix cependant que de se terrer la nuit dans cette lande isolĂ©e. Les paysans complices de la ferme voisine, les Le Meur, ne peuvent pas les abriter dans la grange. Ils seraient Ă  la merci d’un passant ; la garde territoriale qui quadrille le pays viendrait les cueillir. C’en serait fini de la lutte contre les rĂ©volutionnaires dans ce canton de Briec. Il fronce les sourcils. Bien triste pays que son pays ! Quelques bretons franchement engagĂ©s d’un cĂ´tĂ© dans la rĂ©sistance aux suppĂ´ts de la rĂ©publique, quelques exaltĂ©s de l’autre, et des malins qui ont choisi le camp de la rĂ©volution pour arrondir leur bas de laine, acheter des terres volĂ©es aux Ă©migrĂ©s et Ă  l’Église, ou acquĂ©rir du pouvoir. Oui, il y a aussi les purs ou les naĂŻfs, ceux qui ont cru, comme PĂŞr Briand, le paysan dĂ©putĂ© de Kemper et juge de paix de Briec, ou comme lui-mĂŞme pendant un moment, que les idĂ©es nouvelles entraĂ®neraient de grands changements, plus de justice ; mais certains ne semblent pas se rendre compte que la fĂŞte est finie et les FĂ©dĂ©rĂ©s guillotinĂ©s ! Quant Ă  la grande masse de la population, elle ne prend pas parti et tente de se tenir prudemment en dehors des conflits. C’est vrai pour les gens d’ici, comme c’est vrai aussi pour les Ă©migrĂ©s ! Il Ă©voque avec honte et colère ces petits marquis arrogants et dĂ©daigneux qu’il lui est arrivĂ© de croiser quand il Ă©tait en Allemagne, ces courtisans de Coblence, de la noblesse « prĂ©sentĂ©e Â», se croyant encore Ă  Versailles, n’ayant rien compris aux enjeux, prĂ©occupĂ©s exclusivement de plaire au comte d’Artois et de quĂ©mander des prĂ©bendes qu’ils dĂ©pensaient superbement alors que la noblesse de province sans le sou ferraillait sur les champs de bataille autour du prince de CondĂ©, Ă  Worms, vingt-cinq lieues plus loin.
Cadoudal Oui, ils ont bien raison, le comte Ange de Guernisac, le chevalier Victor Du Brieux et lui, de demeurer invisibles au milieu des bois et des landes du pays Glazik. Le comte ! Le chevalier ! Il rit doucement en les regardant tous les deux, allongĂ©s dans l’obscuritĂ© du roncier et ronflant doucement. On croirait plutĂ´t voir des mendiants loqueteux !
Pourtant Du Brieux a été nommé chef des chouans, pour la région entre Quimperlé et Pont-l’Abbé, par le comte de Puisaye, l’organisateur malheureux du débarquement de Quiberon qui a tourné en tragédie et en massacre il y a trois mois. Nul ne le devinerait en le voyant dormir, emmitouflé sous une peau de bique et des sacs de jute, ronflant irrégulièrement.
Le merle qui l’a réveillé à six heures en jasant joyeusement continue ses trilles et son babil mélodieux, insoucieux des sanglants affrontements entre ceux d’Ar Vro – du Pays – et ceux de France. Un couple de pies mêle ses cris rauques, bruyants et monotones aux variations flûtées du merle noir. Les deux corps étendus commencent à remuer sous l’œil amusé de Jean de Kerstrat. Les pies se sont perchées au-dessus d’eux et leurs grincements bruyants finissent par les réveiller. Ils remuent, faisant alors s’envoler à tire-d’aile les deux oiseaux à la longue queue gracieuse, dans un tumulte soudain de protestations indignées.
Ange de Guernisac offre un visage allongĂ© et une silhouette Ă©galement longiligne, qu’il dĂ©plie en grimaçant. « Ah ! Messeigneurs ! Notre couche manque pour le moins de confort ! Â» Du Brieux bâille laborieusement sans rĂ©pondre. Jean qui les observe ironiquement rĂ©torque : « Certes, mon cher comte. Heureusement que madame votre Ă©pouse ne partage pas cette rustique demeure ! Â» Une ombre passe sur le visage du comte. Il soupire. Jean se mĂ©prend et ajoute vite : Â« Allons, vous la retrouverez bientĂ´t. Â» Ă€ quoi le comte rĂ©pond : « Vous n’y ĂŞtes pas, chevalier. Je pense au drame de CoĂ«tlogon et Ă  notre chef, TintĂ©niac. Â»
Tinténiac Le nom est tombé comme une pierre dans un puits profond. Les visages sont rigides. Coëtlogon. L’arrivée, deux mois avant, de leur armée de chouans drôlement attifés des tuniques rouges de soldats anglais. La curiosité anxieuse de savoir ce que leur voulaient les émissaires de l’abbé Brotier, de l’Agence royale de Paris. La surprise de n’y trouver que des femmes, celle du comte, bien sûr, réfugiée dans ce château dissimulé au milieu des forêts, mais aussi Mademoiselle de Kercadio, fiancée tragique du chevalier de Boishardy, recluse depuis son deuil dans le château de Bosseny à trois lieues de Coëtlogon, et la ravissante Mademoiselle Louise Du Bot, épouse du vicomte de Pontbellanger. La fête, les chandelles, la musique, le repas fin, puis les cris, les coups de feu, le combat contre les Bleus, et la terrible nouvelle que leur chef, le chevalier de Tinténiac, considéré comme invulnérable, toujours follement exposé au danger, a été tué.


Chapitre 3 :: À Quimper

Claude Royou Ă©tait nĂ© Ă  Pont-l'AbbĂ© en 1758 et avait fait des Ă©tudes de droit. Ses amis rennais lui avaient fait dĂ©couvrir un continent nouveau et excitant : il avait lu des ouvrages condamnĂ©s par les autoritĂ©s civiles et religieuses, Le Système de la Nature, du baron d'Holbach, Voltaire, Rousseau, L'EncyclopĂ©die, chez un camarade dont la famille au train de vie opulent faisait partie des principaux bourgeois de la ville parlementaire. Quand il rentrait chez son père, petit artisan bas-breton, il enrageait de ne pas pouvoir convaincre sa famille de partager ses vues nouvelles. « C'est le Progrès ! – hurlait-il – La Calotte vous maintient dans l'esclavage ! Il faut jeter Ă  bas ces exploiteurs qui sucent le sang du Peuple ! Les nobles ne valent pas mieux ! Les « de Kerceci, Kercela Â» gros comme le bras, tous ces beaux messieurs dans leurs châteaux, s'engraissent de la sueur des paysans et du petit peuple des villes ! Â»
À cela ses deux frères, journalistes qui travaillaient pour des publications royalistes, répondaient selon leur humeur en ridiculisant le petit frère, ou au contraire en l'accablant de reproches pour ses propos séditieux. Le sujet qui déclenchait à tous coups des disputes violentes était la terrible affaire des Bonnets Rouges, appelée encore la révolte du Papier Timbré, qui avait mis à feu le Duché et ensanglanté le Pays Glazik une centaine d'années avant. L'obligation d'utiliser du papier timbré pour les documents officiels, les contrats devant notaire, et tant d'autres papiers, avait soulevé d'indignation la Bretagne. Le jeune étudiant soutenait que l'épouvantable répression ordonnée par feu Louis XIV était la manifestation d'une tyrannie féroce et qu'il fallait s'élever contre cette royauté sanguinaire. Ses frères défendaient avec fougue la manifestation de l'autorité royale. Les séditieux n'avaient eu que la terrible mais juste sanction de leur révolte. Le père Royou manifestait à chaque fois une gêne visible. Des membres de la famille s'étaient trouvés entraînés dans la contestation populaire. Ils habitaient du côté de Briec. Des proches avaient été branchés haut et court par les soldats du roi. Royou n'avait pas digéré ces exécutions sommaires, même s'il se rangeait instinctivement du côté de ses aînés.
Son Claude Ă©tait beau gâs et plaisait aux filles ; des rumeurs couraient sur son compte : il en aurait engrossĂ© plus d'une, mais en refusant après coup toute responsabilitĂ© dans l'affaire. Sa mère avait essayĂ© de le raisonner, mais il lui avait rĂ©pondu avec de gros rires. Cela ne la concernait pas ! D'ailleurs c'Ă©taient des menteries ! On cherchait Ă  lui forcer la main mais il n'Ă©tait pas si bĂŞte. Pas question de se laisser passer la bague au doigt avec des contes Ă  dormir debout. Quand il voudrait se marier dans plusieurs annĂ©es, il choisirait lui-mĂŞme une fille riche, un beau parti, une famille qui l'introduirait dans la Haute Ă  Quimper ! Pour l'instant il profitait de la vie et courait le guilledou. Que chacun prenne ses responsabilitĂ©s, les filles autant que lui. Les garces savaient bien ce qu'elles faisaient. Son père ne disait rien. Il trouvait que le garçon tournait mal. Cela l'inquiĂ©tait beaucoup mais il sentait instinctivement que les reproches glisseraient sur lui sans l'atteindre. Il allait repartir Ă  Rennes pour une nouvelle annĂ©e d'Ă©tudes en droit. Peut-ĂŞtre avec l'âge allait-il devenir plus sage et plus prudent.
Ce fut cette suffisance et cet orgueil qui lui valurent un soir une leçon douloureuse. Il sortait de l’hĂ´tellerie La Bonne Rencontre, qui se trouve sur la place Toul al Laert, après avoir bu plus que de raison. Il se dĂ©pĂŞchait pour rejoindre sur les quais de l’Odet la taverne de La Marine oĂą d’autres amis Ă©taient rassemblĂ©s. Dans sa hâte il bouscula Ă  un coin de rue un quidam qui protesta vigoureusement. Le Claude avait le jugement noyĂ© dans les vapeurs du lambig et, non content de rĂ©pliquer, il commença Ă  porter des coups violents Ă  son adversaire. Celui-ci recula de deux pas et fit un signe Ă  deux hommes qui le suivaient, noyĂ©s jusqu’alors dans l’ombre de la rue. Ils s’avancèrent vivement et, barrant la route au jeune homme qui se trouva coincĂ© sous une lanterne d’éclairage public, commencèrent Ă  le frapper durement avec leur bâton sans faire attention Ă  ses hurlements. Cette bastonnade assĂ©nĂ©e en silence dura peu de temps mais laissa Royou couvert d’ecchymoses pendant plusieurs jours. L’un des deux hommes se pencha vers lui avant de s’en aller et lui dit :
— La prochaine fois, regarde de plus près Ă  qui tu t’en prends, morveux ! Monsieur le comte aurait pu te faire jeter au fond d’une geĂ´le.
— Monsieur le comte ? Mais qui est-il ? sanglota-t-il.
— Le comte de TrĂ©ouret de Kerstrat ! maraud !
HĂ´tel des Kerstrat Ă  Quimper Les annĂ©es passèrent. Les Ă©tudes du garçon arrivèrent Ă  leur terme. Claude Royou se fâcha dĂ©finitivement avec ses frères et se brouilla mĂŞme avec ses parents qui en Ă©taient navrĂ©s. Il devint procureur fiscal Ă  Pont-l'AbbĂ© oĂą existait encore une haute justice seigneuriale. Il Ă©tait redoutĂ© dans la rĂ©gion pour ses propos extrĂ©mistes qui effrayaient mĂŞme les bourgeois qui se disaient Ă©clairĂ©s et favorables aux idĂ©es nouvelles. Il frĂ©quentait des cafĂ©s, ces nouveaux Ă©tablissements dont la mode Ă©tait venue de Paris, et oĂą l'on pouvait parler assez librement, encore qu'il fallĂ»t se mĂ©fier des « mouches Â», les espions de la police. Il y rencontrait un receveur des finances nommĂ© Dagorne, au moins aussi violent dans ses propos, et qui dĂ©passait toute mesure quand il avait bu plus que de raison, ce qui Ă©tait son habitude. Quand on parlait d'une monarchie parlementaire, sur le modèle de la monarchie anglaise, Royou rĂ©pliquait qu'on n'avait que faire d'un tyran. Il dĂ©clamait que le peuple n'avait eu qu'Ă  se taire et subir le joug des nantis, de la noblesse et des curĂ©s. Tous vivaient largement sur le dos de la multitude servile accablĂ©e d'impĂ´ts auxquels s'ajoutait la dĂ®me rĂ©clamĂ©e par le clergĂ© et sans mĂŞme parler de la CorvĂ©e royale. Il demandait de quel droit ces privilĂ©giĂ©s s'attribuaient toutes les richesses et le pouvoir absolu. Des contradicteurs protestaient parfois que le roi n'Ă©tait pas libre de rĂ©former l'Ă©tat et rappelaient qu'il avait nommĂ© des annĂ©es avant Turgot aux Finances.
— Oui ou non, le ministre n'avait-il pas voulu imposer des rĂ©formes fondamentales ? Si ma mĂ©moire est bonne, il voulait rĂ©tablir la bonne santĂ© des finances en mettant en place des Ă©conomies et supprimer enfin les privilèges ? Ah !
— Il voulait le faire ; et l'a-t-il fait ? Il a sauté en 76 parce qu'il avait contre lui la reine et tous les profiteurs. Le roi a finalement cédé aux privilégiés et l'a renvoyé. Ah !
— Oui mais notre roi n'est pas si absolu que vous le dites, puisque ses ministres sont renversés en fait par notre noblesse.
— Noblesse et haut clergĂ© ! Ça montre bien que tout est pourri par la calotinocratie et qu'il faut faire un grand mĂ©nage !
D'un clin d'Ĺ“il, Dagorne fit signe Ă  Royou qu'une « mouche Â», le tricorne inclinĂ© sur les yeux, mĂ©ditait devant sa chopine dans un coin de la salle. Les autres consommateurs discutaient de sujets sans danger d'une voix sonore ; en revanche il valait mieux que l'informateur n'entende pas leurs propos.

Monsieur le procureur fiscal Royou avait obtenu son poste grâce à son père, honorablement connu. Le seigneur de Pont-l'Abbé, approché par M. Royou père, lui avait représenté que son fils traînait une réputation sulfureuse.
Ă€ cela, le père lui avait rĂ©pondu qu'ils savaient bien l'un et l'autre qu'il faut « que jeunesse se passe Â», et que ces godelureaux effrontĂ©s deviennent en prenant de l'âge des bourgeois respectables. D'ailleurs ne serait-il pas de haute politique que le seigneur possesseur de la justice patrimoniale nommât un freluquet bruyant mais lĂ©giste reconnu ? Enfin il avait glissĂ© d'un air indiffĂ©rent qu'il connaissait bien la diffĂ©rence entre les offices de procureur du roi et la charge de procureur fiscal. Tous deux savaient que le premier, vĂ©nal, Ă©tait conditionnĂ© par le versement de « la paulette Â», alors que la seconde Ă©tait attribuĂ©e par le seigneur sans contrepartie financière. Il avait observĂ© que cette distinction lui semblait discutable – mĂŞme si les ordonnances royales spĂ©cifiaient clairement le caractère non vĂ©nal de la charge – et qu'il trouverait normal de verser au seigneur une contribution Ă  sa convenance, ainsi que la pratique courante le permettait. Le seigneur avait alors pris un air très mĂ©ditatif et avait conclu après un silence qu'on en reparlerait. La transaction avait eu lieu peu après. Monsieur Royou avait respectueusement puis fermement insistĂ© pour obtenir un reçu de sa contribution. Ainsi le seigneur se trouverait dans l'obligation de restituer la « paulette Â», s'il rĂ©voquait Claude Royou, restitution bien entendu douloureuse pour le châtelain.
Tout le monde s'accordait Ă  reconnaĂ®tre Ă  Pont-l'AbbĂ© que la nomination du jeune homme, qui suivit quelque temps après, prouvait la largeur d'esprit du marquis, comme l'avait pronostiquĂ© Royou père. De plus, le procureur fiscal avait gagnĂ© l'estime de la population par l'attention qu'il portait Ă  ses missions, en particulier celle auprès des orphelins, enfants abandonnĂ©s et autres mineurs en situation irrĂ©gulière, thĂ©oriquement sous la responsabilitĂ© du roi mais dans la pratique pris en charge par le seigneur du lieu et les autoritĂ©s ecclĂ©siastiques. Bien sĂ»r, le procureur fiscal Royou Ă©cartait systĂ©matiquement celles-ci, sauf pour leur demander une lourde contribution financière. « Vous en avez les moyens ! Â» ricanait-il quand les dignes abbĂ©s lui reprĂ©sentaient qu'il demandait beaucoup. Et lorsque les abbĂ©s se faisaient par trop tirer l'oreille, il les menaçait Ă  mots couverts de les traĂ®ner devant le tribunal pour stigmatiser leur manque de charitĂ©.

Il se montrait plus prudent dans ses propos mais continuait de dĂ©noncer la situation faite au peuple lorsqu'il se jugeait en sĂ»retĂ© : Â« Cet abus de l’autoritĂ©, ces vexations de toutes espèces rĂ©uniront enfin la masse des opprimĂ©s plus forts que ceux qui les oppriment ; ils se vengeront sur tout le monde sans distinguer l’innocent du coupable... Des flots de sang couleront et le royaume sera plongĂ© dans les horreurs de l’anarchie... La faim, la seule faim opĂ©rera cette grande rĂ©volution. Â»
Les bons bourgeois, auxquels il s'adressait sur un ton mesurĂ©, n'Ă©taient pas rassurĂ©s et opinaient : « La rĂ©volution s’approche ; si Dieu ne met la main Ă  nos malheurs et ne fait un miracle Ă©clatant, il y a tout lieu de croire que nous touchons Ă  la fin du monde. Â» Le magistrat dissimulait la grimace qui lui tordait les lèvres Ă  cet appel Ă  la divinitĂ© mais se fĂ©licitait d'avoir semĂ© la crainte chez ses interlocuteurs. On Ă©tait en 1787 et des calamitĂ©s s'abattaient sur les campagnes : pluies torrentielles, inondations, puis une sĂ©cheresse impitoyable. Pour comble de malheur l'annĂ©e suivante, le 13 juillet 1788, une grĂŞle ravagea tout l'ouest de la France, anĂ©antissant les futures rĂ©coltes. La vie enchĂ©rissait dans des proportions effroyables pour les misĂ©reux, jetĂ©s sur les chemins pour y mendier. L'hiver suivant fut terrible : le thermomètre descendit Ă  -20° et y resta de longues semaines. On ramassait chaque jour les cadavres de pauvres hères sans feu ni lieu au coin des rues, surpris par le froid dans leur sommeil. En 1789 la disette sĂ©vit, les gens mouraient de faim.
Le procureur fiscal applaudit à la rapide succession des événements jalonnant la Révolution en marche : Révolte des états à Rennes, fin décembre 1788, contre les ordonnances du 8 mai 1788 prises par Lamoignon, qui supprimaient une grande partie des pouvoirs des Parlements, réunion des états généraux en mai 1789 à Paris, prise de la Bastille en juillet.
Tout allait donc pour le mieux lorsque, sans que rien ne l'ait laissĂ© prĂ©voir, il perdit sa charge Ă  la suite du vote par l'AssemblĂ©e Constituante du dĂ©cret du 14 dĂ©cembre 1791 rĂ©organisant l'administration du nouveau district ainsi que la justice. Plus de procureur fiscal ! Le seigneur argua que cette dĂ©cision n'Ă©tait pas de son fait et refusa donc toute restitution de « paulette Â». Royou disparut de Quimper. Les annĂ©es suivantes, on disait qu'il Ă©tait montĂ© Ă  Paris ; certains mieux renseignĂ©s affirmaient qu'il avait Ă©tĂ© introduit dans les clubs rĂ©volutionnaires par son parent PrĂ©ron encore plus enragĂ© que lui. Au moment des Ă©vĂ©nements de 1793, il courut le bruit que Royou qui se faisait dĂ©sormais appeler Guermeur, pour ne plus porter le mĂŞme nom que ses frères, suppĂ´ts des privilĂ©giĂ©s, faisait partie du comitĂ© organisateur des massacres de septembre. Tout le monde en frĂ©missait d'horreur parmi ses anciennes connaissances, mais les QuimpĂ©rois ne pensaient pas voir revenir l'ancien procureur fiscal.
Ce fut donc un coup de tonnerre lorsque le sanguinaire Guermeur se prĂ©senta devant le directoire du dĂ©partement du Finistère, en possession d'une circulaire invitant impĂ©rieusement la France Ă  suivre l'exemple de Paris. Guermeur clamait qu'il Ă©tait « un patriote enragĂ©, admirateur de Panis, Marat et Danton Â». Il crachait par terre lorsqu'il prononçait les noms de Roland et de Brissot et hurlait son mĂ©pris pour ces ennemis de la RĂ©volution. Il terrorisa aussitĂ´t tous les membres du directoire.


Chapitre 11 :: Petite Lise et le général Hoche

Il avait fait vite. Il était impatient de revoir cette si jolie personne dont les lèvres entrouvertes lui avaient envoyé un message muet. De passage à Quimper pour conférer avec l’un de ses adjoints, il avait rencontré le représentant Guermeur pour lui transmettre des renseignements obtenus par ses espions. Il avait obtenu à son tour des informations sur les chouans du département, susceptibles de l’éclairer dans sa traque. Il partait quand, changeant d’avis, il fit face au représentant.
— J’oubliais, citoyen. J’ai eu la visite d’une jeune femme, il y a plusieurs jours, une certaine Louise Du Bot de Quelquechose ; attends ! Et fouillant dans sa poche, il sortit un papier qu’il tendit Ă  Guermeur. VoilĂ  les indications qu’elle a donnĂ©es Ă  mon secrĂ©taire. Famille et biens menacĂ©s de sĂ©questre.
Guermeur jeta un coup d’œil sur le papier.
— Oui. Je connais cette famille. Elle possédait effectivement de grands biens dans le Finistère et ailleurs, mais le père et le mari de la femme ont émigré.
— Je souhaiterais connaître la position de l’administration sur cette famille. Quelle réponse apporter à cette requête.
— Tu connais la loi sur les émigrés, citoyen général. Les biens de ces alliés des ennemis de la république sont saisis et vendus.
— Bien sûr, citoyen. Seulement, dans le cas présent, cette personne n’a pas émigré. Je soupçonne au moins le mari d’agir contre nous. Renseigne-toi si tu peux. Je veux garder un atout dans mon jeu. Donc j’aimerais que l’administration laisse traîner les choses quant au séquestre. Cela me donnera barre sur la femme et me permettra peut-être d’obtenir des informations.
— Tu as raison, citoyen général, répondit Guermeur avec une lueur de respect dans le regard. Garder plusieurs fers au feu est une excellente précaution. Je pourrai arranger ton affaire, du moins pour un temps. Mais il me revient maintenant que le mari, un Pontbellanger originaire de Normandie, a suivi le sieur Artois en exil, à Coblence. Quant à son Grégo de père, il serait à Londres.
— C’est parfait, je n’en demande pas plus. Elle doit avoir une petite pelote de renseignements dont elle ne connaĂ®t mĂŞme pas l’importance. Je me chargerai de la lui soutirer ! Et surtout, les ci-devant qu’elle frĂ©quente lui donnent certainement des informations dont je pourrai faire le plus grand profit. Merci de ton aide, citoyen reprĂ©sentant. Quand j’en aurai fini avec cette Pontbellanger, je te le signalerai.

Il s’était habillé avec recherche avant de prendre la route de Trévarez au retour de Quimper. Lorsqu’il eut atteint Laz, il donna ordre à son escorte de continuer vers Lesneven et ne garda que son ordonnance et deux autres hussards avec lui. La soirée était splendide. Le printemps éclatait en bourgeons éclos en fraîches ramilles coiffées de fleurs dans toute l’étendue de la campagne bretonne. De suaves et entêtants parfums l’enivraient. Il arriva dans un vallon au fond duquel se dressait un extraordinaire vieux manoir couronné d’une multitude de lucarnes et de cheminées échevelées, montant les unes sur les autres. La bâtisse semblait malicieusement conspirer à l’unisson des arbres, et recevoir du sol cette sève puissante agitant la nature et la gonflant de promesses d’amours, de naissances et de moissons.
Un domestique ouvrit la lourde porte et prit la bride du cheval. Ses trois soldats qui avaient démonté allèrent aussi vers l’écurie. Une soubrette souriante, à qui il donna son nom, l’invita à entrer puis disparut. Elle revint peu de temps après et lui annonça que madame allait le recevoir au salon. Il pénétra alors dans une grande pièce sombre, en dépit de la lumière du couchant qui traversait les petites croisées. Madame d’Amphernet s’était levée à son entrée et le regardait approcher avec une lueur rieuse dans ses yeux verts. Elle portait avec grâce une robe rouge, légère, dont l’encolure basse et le décolleté mettaient en valeur la gorge blanche et ronde.
General Lazare Hoche Lazare Hoche sourit au spectacle de cette si jolie femme au corps pulpeux soulignĂ© par cette « robe-Ă -la-victime Â» furieusement Ă  la mode ; la dĂ©coupe de l’encolure Ă©tait censĂ©e offrir le cou au couteau de la guillotine. Il s’amusa brièvement de cette extraordinaire aptitude de la mode Ă  apprivoiser les plus sinistres Ă©vĂ©nements.
— GĂ©nĂ©ral ! Je suis bien heureuse de votre visite. Je l’espĂ©rais, et pas seulement, permettez-moi de le prĂ©ciser, dans l’attente d’une rĂ©ponse Ă  mes soucis familiaux.
Il la regardait sans rien dire, et elle suivait avec un sourire complice le regard qui la dĂ©taillait sans beaucoup de retenue. Enfin il rĂ©pondit avec un temps de retard :
— Moi aussi, je suis heureux d’avoir pu me libérer pour vous rendre visite. Mais je viens aussi avec quelques réponses à vos inquiétudes. Je dois aussi, citoyenne, vous rappeler que je défends ce pays, votre pays, contre des menées de traîtres dont certains courent ces landiers alors que leurs complices s’allient à l’étranger.
Elle ne rĂ©pondit pas et le fixa, le sourire soudain effacĂ©. Il reprit :
— Vous savez, bien sûr, pourquoi les biens de votre famille risquaient le séquestre.
— Parce qu’ils ne le risquent plus ? rĂ©torqua-t-elle sans rĂ©pondre Ă  la question.
— Je suis intervenu en ce sens.
Elle s’effondra dans un fauteuil cabriolet et enfouit sa figure dans ses mains.
— Oh ! Je sais ! Vous allez penser que, pendant que le père et le mari sont Ă  l’abri Ă  l’étranger, je m’agite et je jure mes grands dieux que je suis une bonne citoyenne dans la seule intention de sauver ces biens de famille ! Une belle hypocrite, n’est-ce pas ?
— Et quand bien mĂŞme ? Je ne vous en tiendrais pas rigueur si c’était le cas. Vous ĂŞtes, Ă  votre corps dĂ©fendant, sur la frontière entre les chouans et les rĂ©publicains. Nous sommes des adultes et combattons avec nos armes !
Elle le regardait avec un sourire un peu chiffonnĂ©. Elle se leva tout Ă  coup et vint vers lui. Elle levait la tĂŞte en ouvrant grand ses yeux verts. Elle lui tendit les deux mains :
— Vous êtes un homme compatissant et généreux, général. Vous me plaisez.
L’aveu fut dit sur le ton de la conversation.
— Vous me plaisez également, Louise, plus que je n’osais dire.
Il saisit ses mains fines et blanches dans les siennes et l’attira vers lui. Elle pensa un court instant, en voyant son visage balafrĂ©, encadrĂ© de favoris, approcher du sien, qu’elle jetait aux orties ses serments et sans doute bien plus. Mais son corps Ă©tait Ă  la fois pris d’une faiblesse et saisi d’une chaleur impĂ©rieuse. Elle avait faim de cet homme autrement plus attirant que son fade Ă©poux ; c’était un mâle, lui, et la cicatrice verticale qui lui couturait le front clamait bien fort qu’il Ă©tait un guerrier, pas un petit soldat d’opĂ©rette. Il allait protĂ©ger son bien et aussi rassasier cette envie, dont elle avait un peu honte, mais qu’il lui tardait d’assouvir depuis qu’elle avait vu cet homme jeune et sĂ©duisant au milieu de ses soldats. Il l’embrassa lĂ©gèrement sur les lèvres Ă  plusieurs reprises, insistant de plus en plus. Puis son bras la prit par la taille. Elle rejeta alors la tĂŞte en arrière et rit soudain.
— Mon ami, passons Ă  cĂ´tĂ© pour prendre nos aises !
Le propos le fit sourire et il la relâcha. Elle lui fit une révérence moqueuse et le précéda vers sa chambre.